• Bréviaire de dissidence intime (I)

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    Tout a été dit, de la putréfaction festive des sociétés post-modernes. Plus rien n'échappe à la grande Gay Pride jouisso-libérale, jusqu'à la puissance critique elle-même enrôlée sous la bannière : pas une pensée qui, sitôt formée, ne soit figée en discours, étiquetée, labellisée, avant d'être recyclée par la bien pensance en sirop éthico-laxatif.  « Indignez-vous ! », et chacun de jouir du spectacle de ses propres renoncements. Lasse de ramasser les mots dans les caniveaux médiatiques, de vouloir réanimer les signifiants volés par la propagande, lasse de dénoncer les slogans qui nous gouvernent orange mécanique, je cherche les mots vivant encore, quoiqu'à l'agonie, la pudeur contre la transparence, l'hésitation contre l'assurance, l'imaginaire contre l'expertise, un regard enfin, le mystère d'un visage, un peu de générosité cachée.

    Je rêve une langue propre, bruissant d'humanité. La poésie y suffit sans doute, quand elle ne triche pas, mais elle fleurit dans les marges hostiles. Avant que de parler, voyons déjà à quels vocables nous pouvons encore tenir.

    De l'intime

    Dans les pas précieux de François Jullien interroger ce lieu de l'intime, non pas ce que je garde à part moi, mais cette épreuve d'une connivence secrète entre toi et moi ; l'intime ici ne renvoie pas à l'intimité, ce qui m'appartiendrait en propre, parties génitales ou fautes inavouables ; l'intime désigne ce miraculeux partage, cette communion secrète des corps s'aimant, s'aimantant à l'abri le monde. C'est à la fois une expérience et un lieu, toujours dérobé au public ; c'est un regard, un geste furtif, une rencontre inouïe en deçà de tout discours, en quoi l'intime est hors scène et échappe absolument à l'emprise politique. Il constitue pourtant la forme la plus pure de l'union, épreuve de perméabilité, il déchire l'opacité des corps. C'est donc à partir de là que s'organisera la résistance la plus opiniâtre.

     

    Colère (Sainte)

    Péché capital, poison de l'esprit, la bile charrie une sombre réputation ; produite par l'hybris, la démesure, c'est une passion qui dénonce l'incapacité à se maîtriser ; aujourd'hui plus que jamais, en ces temps sirupeux où la violence prend des formes si subtiles, elle suscite la réprobation générale, elle est jugée obscène et régressive : il est si convenu de tricher qu'on ne supporte pas ce qu'elle expose, la révolte, le désir meurtrier, enfin ces tripes qu'on ne saurait voir. Pourtant l'ire classique est juste, souvent d'origine divine, parce qu'elle signe le franchissement d'une limite morale ; elle est aussi ardente, enflammée : c'est qu'elle indique la puissance vitale et la lutte pour l'intégrité bafouée. Enfin, et ce n'est pas la moindre de ses vertus, elle ignore la peur.

     

    Regarder, Ecouter (une quête)

    Non pas le substantif, mais le verbe, l'action, qui engage le corps tout entier : regarder, c'est-à-dire veiller, être à la fois en retrait et en éveil ; écouter, c'est-à-dire laisser la parole à l'autre, sans réserve. Dans les deux cas, il s'agit de renoncer à occuper la place pour se laisser gagner par le mystère d'une présence ; regarder aussi bien qu'écouter, c'est se tenir au bord de soi-même, au risque de la dépossession. Cela ne va pas sans angoisse, mais c'est le principe de la connaissance.

    C'est alors qu'ils se regardent, les yeux noyés de questions inutiles et de vains discours, l'un à l'autre si attentifs que le monde alentour s'évanouit dérisoire, et meurent jusqu'aux oiseaux, au vent, à la lumière même, au bord du gouffre de l'impossible rencontre, leurs corps si proches pourtant, si denses et soudain perméables, cherchant l'accord, les voilà en regards amarrés par delà les solitudes tragiques, dans le partage inouï de toute la fragilité humaine, ouverts sur l'infini de ce qu'ils ne sauront jamais.

     

    L'ennui (de la déreliction à la haine)

    Pourtant l'ennui doucement germe et s'épanouit, parsemant de ses fleurs empoisonnées le rien qui nous habite (Chimène : « Mon coeur outré d'ennuis n'ose rien espérer »), bientôt poisseux, coupable, enfin dévorant et maudit – et c'est moi qu'alors j'abhorre et conspue. Expérience de la contingence et de l'infinie vacuité de nos existences, vanitas vanitatis, l'ennui est pourtant la précieuse figure de la disponibilité, ainsi que de l'exil auquel nous voue le langage, bref "la clairvoyance du vivant" (Valéry). Rien d'étrange chez lui, car il est constitutif, aussi bien que la maladie, la mort même, charriant dans nos veines la possible démission du désir, ruinant ses illusions, jusqu'à nouvel ordre. Dans l'ennui, je m'éparpille, je me défais et soudain me découvre à moi-même odieux. Qu'importe ? Ne faut-il pas quelques fois patienter ?

    [...]

     

    Illustration : Pina Bausch - Blaubart, 1977


  • Commentaires

    1
    Didier
    Vendredi 26 Juin 2015 à 22:19

    Toujours bien dans cette belle écriture qui va à la rencontre...

    2
    Dimanche 28 Juin 2015 à 12:19

    Merci cher, hélas les mots souvent se perdent.



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