• Bréviaire de dissidence intime (II)

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    Sensibilité (l’ordre du coeur)

    Pauvre corps : configuré, fouillé, prothétique, colonisé d’implants, de projets industriels et d’injonctions politiques. Tu triomphes jeune, tellement consensuel, conforme à l’icône publicitaire, adorable – mais malade, abîmé, vieillissant, tu iras croupir dans les usines hospitalières, les mouroirs de la santé publique. Nous t’avons définitivement déshérité, toute sensibilité répudiée, plus personne ne te reconnaît.

    Je te sais pourtant, mon guide sensible vibrant d’émois, tour à tour flambant de désir et ravagé de messages contraires, ma terre assignée, oui, ma terre d’affection ; je te sais fidèle compagnon qui violemment m’expose et m’enseigne l’ordre des choses, qui écrit en secret l’histoire ; patiente, j’écoute ce corps éloquent, j’interroge ce cœur qui ne saurait mentir et nourrit mon courage.

     

    Erotisme

    Conjonction inouïe de la violence et du verbe, l’érotisme est le lieu fascinant de nos rencontres manquées. Je ne parle pas ce cet érotisme de latex qu’on nous vend en gadgets de salons, ne fait que déguiser la pornographie généralisée (c’est-à-dire la gestion de la libido chargée de convertir le désir sexuel en pulsion consommatoire) ; j’entends me réapproprier le mot et son bruissement inquiet, qui dit le voile, le trouble, le désir et l’attente. Car qu’est-ce que l’érotisme à la fin ? c’est un détail charnel où l’on s’abîme, tout à la fois provocation et interdit, c’est un élan violemment contenu, conjuguant la promesse et l’angoisse ; c’est un regard surprenant qui confond l’objet et le sujet (Roland Barthes), une spéculation (speculari : « observer, guetter, épier ; regarder d'en haut »), il désigne ce que je n’atteindrai jamais, en quoi il est épreuve de liberté. L’érotisme est le savant langage du sexe, tout un art (de différer la jouissance), la fleur de nos architectures désirantes.

     

    Virilité (défunte ?)

    Ce dont on ne parle plus guère, trop chargée qu’elle est de domination, de viols et de crimes historiques. Il est entendu que la virilité est une construction fantasmatique (en avoir ou pas), une injonction aliénante, un ganglion culturel dont on fait aujourd’hui la nécrologie – tandis que le féminin, trop longtemps refoulé et bafoué, triomphe à l’excès... quoique. Voilà le guerrier dépouillé, enfin autorisé à douter, se confier, bref à faiblir, même si la brutalité machiste a encore de beaux jours devant elle. Est-ce à dire que les hommes sont des femmes comme les autres, que nos vertus soient interchangeables et que nous parlions la même langue ? Par pitié, non ! Assomption de la différence sexuelle : en deçà du langage et de l’extrême raffinement de nos constructions identitaires, le corps sexué nous engage dans un rapport spécifique à la matrice, à la violence, à la mort ; n’est-il pas temps de raviver nos heureuses différences, nos éternelles inquiétudes, nous avons tant à apprendre de l’autre sexe.

     

     

    [...]

     

    Illustration : Auguste Rodin, Couple ou cercle des amours, dessin et aquarelle, vers 1880


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