• Freud - Au-delà du principe de plaisir (1920)

    Au-delà du principe de plaisir (1920)

     

    "Pour beaucoup d'entre nous il peut aussi s'avérer difficile de renoncer à croire que l'homme lui-même est habité par une pulsion de perfectionnement qui l'a fait parvenir au haut niveau actuel des prestations intellectuelles et des sublimations éthiques, et dont on est en droit d'attendre qu'elle pourvoira à son évolution jusqu'au surhomme.  Simplement, je ne crois pas à une pulsion interne de ce genre et je n'aperçois aucune voie permettant d'épargner la critique à cette illusion bienfaisante." 

     

    Cet essai est la réponse que Freud élabore devant la crise de la technique analytique (cf. Lacan, Sém.II) qui s'était très vite rabattue sur une recomposition du Moi (ce que maintiendra l'ego psychologie). Dans "Au delà..." il s'agit de réaffirmer le décentrement fondamental du sujet qui fonde la méthode psychanalytique. Le Moi est clairement posé comme instance imaginaire, principe de résistance aux modulations inconscientes qui insistent sur le mode de la répétition. Lacan commente : le Moi a précisément une fonction d'escamotage de l'ordre symbolique que Freud indique sous le concept d'instinct de mort.

     

    Ce remaniement théorique provient de la contestation de la prévalence du principe de plaisir qui ne rend pas compte de certains phénomènes psychiques. Freud cherche ce qui peut s'exercer indépendamment de cette loi msie au jour par l'étude du rêve, moins "au-delà" qu'en deça, de façon plus primitive, d'où une nouvelle distribution des pulsions : de vie vs. de mort. Dès lors le principe de plaisir se désolidarise du processus primaire concernant les pulsions sexuelles (tendance à la décharge absolue et rapide) pour s'appliquer aussi au processus secondaire qui concerne les pulsions d'auto-conservation du Moi (principe de réalité conduisant à brider l'énergie pulsionnelle et à différer la satisfaction). Au fond le principe de plaisir se scinde en un principe de constance et un principe d'inertie (ou d'entropie, à rattacher à la pulsion de mort). 

       RESUME   

    Chap.I

    Principe de plaisir = principe économique primaire par lequel le système psychique vise constamment et prioritairement à la décharge (la tension, ou augmentation de l'excitation, est source de déplaisir). C'est un "principe de tendance à la stabilité" de l'appareil psychique. A noter que la tendance n'implique pas que le but soit atteint ni qu'il en découle une sensation de plaisir. Cette conception "métapsychologique" radicalement nouvelle est induite par la clinique, mais Freud constate l'absence d'étayage philosophique. 

    Mécanismes inhibant le principe de plaisir :

    - le principe de réalité ou pulsions d'auto-conservation du Moi, d'où le report de la satisfaction. Mais ce dernier échoue fréquemment devant la puissance des pulsions sexuelles.

    - le refoulement des pulsions incompatibles avec le travail d'unification du Moi. Les satisfactions de remplacement auxquelles donne lieu ce clivage de l'appareil psychique ne sont pas, pour le Moi, sources de plaisir (cf. névrose).

    Chap.II - Quand le trauma fait retour : destitution ou ambivalence du principe de plaisir

    Cependant les névroses traumatiques, et en particulier celles induites par l'expérience de la guerre, donnent à voir une souffrance résiduelle qui n'est imputable ni à une détérioration organique du système nerveux, ni aux mécanismes de barrage jusque là observés. Conditions du développement de ce type de névrose : la frayeur (non accompagnée de blessure). Le malade se voit fixé au trauma qui fait sans cesse retour dans le rêve pourtant chargé de satisfaire le désir.

    Le jeu du "Fort-Da": cas de répétition imaginaire (projection de la bobine symbolisant le départ de la mère) cette fois source d'un intense plaisir qui est dû : 1- soit au fait que c'est là la condition de sa réapparition ; 2- soit au fait que le geste satisfait une pulsion active (réappropriation d'une situation subie) ; 3- soit à la satisfaction d'une pulsion agressive qui peut viser soit la mère capable de disparaître, soit le père cause de séparation d'avec elle. Mais là encore, le principe de plaisir est à l'oeuvre, la répétition est associée à un gain de plaisir.

    Chap.III - La compulsion de répétition

    Freud mesure alors l'insuffisance de l'interprétation, de la mise au jour des désirs inconscients et du forçage des résistances du malade (ancienne topique : ICST / CST). Loin d'être délié, le refoulé tend à se répéter, à se rejouer dans le cadre du transfert (névrose de substitution), qui requiert le plus grand tact de la part de l'analyste. Freud identifie là une compulsion de répétition et origine la résistance dans le Moi. Cette tendance rapporte aussi bien des désirs refoulés susceptibles d'être reconnus que "des épisodes vécus du passé qui ne contiennent aucune possibilité de plaisir", par exemple les blessures narcissiques infantiles, sentiments d'abandon ou d'infériorité qui rejaillissent dans le transfert des névrosés. Autre exemple de cet "éternel retour du même" : la répétition de situations laissant croire à une fatalité.

    > la compulsion de répétition a le caractère d'une pulsion qui serait non seulement indépendante du principe de plaisir (plus loin, redu la qualifie de "démonique", mais aussi - du fait qu'elle est capable de le battre en brèche - plus primitive.

    Chap.IV - Description du système Perception-Conscience et de son rôle

    Freud annonce des "spéculations" (nouvelle topique) : la conscience (Cs) relève d'un système spécifique associant des perceptions d'excitations extérieures (P) à des notions de plaisir / déplaisir. Ce système P-Cs contient aussi des traces mnésiques indépendantes de la conscience et même d'autant plus durables qu'elles sont issues de processus inconscients. Le passage à la conscience dissout la trace mnésique. 

    Le système Cs fait prévaloir les sensations de plaisir issues des processus psychiques internes, et fait barrage aux excitations intérieures (sources de déplaisir) aussi bien qu'aux stimuli extérieurs (d'où les phénomènes de projection).

    Les excitations traumatiques forcent les défenses du système P-Cs, surinvestissant massivement le système psychique, et ce d'autant qu'il ne sera pas préparé (par expectation anxieuse). Par la suite, les rêves traumatiques "cherchent par un développement d'angoisse à rattraper la maîtrise du stimulus".

    Chap.V - Distribution et buts des pulsions

    A la différence des excitations traumatiques, "les mouvements psychiques procédant des pulsions ne relèvent pas du type de processus nerveux bridé, mais du type de processus librement mobile, poussant à la décharge" ; de ce fait elles peuvent facilement être transférées, déplacées ou condensées (processus psychique primaire). Le processus secondaire désigne l'effort de maîtrise de ces pulsions, par "investissement bridé ou tonique" (concernant notamment les traces mnésiques refoulées), lequel est indépendant au principe de plaisir. La compulsion de répétition relève aussi des pulsions, et le jeu du Fort-da montre qu'elle est chez l'enfant source de plaisir, à la différence du névrosé chez qui la répétition marque l'échec du processus secondaire. 

    Le vivant est foncièrement animé par des pulsions conservatrices qui tendent à le faire retourner à l'inertie primitive, à un état inorganique. Le développement de la vie est dû à des forces perturbatrices extérieures qui dévient provisoirement la tendance régressive, mais "le but de la vie est la mort". Ainsi les pulsions d'auto-conservation du Moi (affirmation de soi et conquête du pouvoir) aussi bien que les pulsions sexuelles (qui cherchent la perpétuation de l'espèce et pour ce faire poussent à la fusion avec l'autre) contrarient ce programme.

    Dans ce contexte, le perfectionnement humain est une illusion, le progrès n'est dû qu'au refoulement, toujours précaire, de ces pulsions morbides.

    Chap.VI - Lien avec la biologie, bilan de ces nouveaux postulats

    La biologie (A. Weismann en particulier) n'infirme pas l'idée de la mort comme nécessité interne du vivant, ni une conception dualiste de la vie (pulsions de mort vs. pulsions sexuelles qui imposent la reproduction et le renouvellement de la vie). Mais concernant la genèse de la sexualité (différenciation, copulation, reproduction), donc l'origine de l'Eros et son lien au vivant, elle ne propose rien. Seule explication à disposition : le mythe de l'androgyne.

    Si la théorie psyK avait d'abord (1) opposé pulsions du Moi (instance refoulante et censurante), comprenant les pulsions d'auto-conservation de l'individu, et pulsions sexuelles dirigées vers l'objet (et étendues bien au-delà de la fonction reproductrice), elle a par la suite (2) dû entériner l'existence de pulsions sexuelles ayant le Moi pour objet (théorie du narcissisme), donc l'existence d'une libido narcissique. La présente théorie (3) réactive le dualisme ou le conflit pulsionnel, en opposant désormais les pulsions libidinales de vie, du Moi ou d'objet (Eros), aux pulsions agressives et destructrices du Moi (Thanatos). Du coup la névrose est désormais à lire comme un conflit topique entre les pulsions sexuelles du Moi (dont les pulsions d'auto-conservation) et celles qui visent l'objet. 

    Chap.VII - Qu'en est-il du principe de plaisir ?

    Dans ce remaniement, "le PP a changé de camp" (J-P. Lefebvre) : il est passé des pulsions sexuelles inconscientes (tendance à la décharge absolue et rapide contrée par le principe de réalité) aux "tendances unificatrices et gestionnaires du Moi" (principe de constance). Mais comme tendance générale à l'évacuation de la tension, le principe de plaisir serait désormais à rattacher à la pulsion de mort (principe d'inertie ou d'entropie). De sorte qu'il est à l'oeuvre aussi bien dans les processus primaires et primitifs que dans les processus secondaires bridés. Lorsque les premiers ont pu recevoir une satisfaction (intense), celle-ci est transférable aux seconds (restreinte).

    Les pulsions de mort restent néanmoins difficiles à isoler et à identifier car ce sont les pulsions de vie, de nature perturbatrices, qui d'abord se signalent à nous, dans la tension qu'elles instaurent et sa liquidation.

     


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