• Freud - Le Malaise dans la civilisation (1930)

    "Quelle force doit avoir l'obstacle à la civilisation constitué par l'agressivité, pour que lutter contre puisse rendre tout aussi malheureux que l'agressivité elle-même !"

     

    Freud ici se demande si le conflit entre l'individu et les exigences de la civilisation est fatal (fin du chap.III). Il cherche à expliquer d'un point de vue psychanalytique les difficultés persistantes du travail de civilisation qui se cristallise dans un commandement affolant : "Aime ton prochain comme toi-même". Au fond il étend à la civilisation le constat dont prenait acte "Au-delà du principe de plaisir". Un texte pessimiste mais lucide qui, devant les progrès stupéfiants de la science, rappelle la prévalence du langage des pulsions et invite par conséquent au travail éthique.

       

    Le malaise dans la civilisation (1930)

     RESUME 

    Chap.I - A quoi correspond le sentiment d'harmonie avec le monde ?

    Interrogation sur le sentiment océanique, sentiment d'appartenir au tout du monde, comme à l'origine du besoin religieux ?

    Pour expliquer ce sentiment, Freud postule une rémanence du psychisme primitif, indifférencié, identifié au monde.

    Genèse du sentiment du moi : dans la rupture avec l'objet, qui s'isole comme dehors (il peut disparaître); le moi procède de l'évacuation du monde extérieur.

    Mais le sentiment lui-même est secondaire, il procède d'un besoin, en l'occurrence le désarroi infantile et du besoin de la protection paternelle / désir du père.

    Chap.II - Enquête sur les remèdes à la souffrance humaine

    Trois grandes stratégies : la science (divertissement), l'art (illusion) et la religion (stupéfiant).

    La religion prétend répondre à la question de la finalité de la vie ; la psyK révèle que rien ne commande que le principe de plaisir (qui fixe deux buts : l'évitement de la souffrance - principe de réalité - et, le plaisir ne pouvant durer, la recherche de la jouissance), et que ce "programme est en conflit avec le monde entier". 

    Plusieurs méthodes pour éviter la souffrance et rechercher le bonheur : le contrôle des sensations (intoxication) / la maîtrise des pulsions (sacrifice) / la sublimation des pulsions (déplacement de but) / la satisfaction imaginaire / l'utopie, la religion (visions démentes) / l'amour...

    Chap.III - Les caractéristiques de la civilisation

    Trois sources de souffrance : le corps / le monde extérieur / les relations avec autrui. La puissance des 2 premières se laisse aisément reconnaître et indique à l'homme sa tâche (sciences et techniques), mais la 3è est mal vécue et le préjugé incrimine... la civilisation.

    Def : la civilisation rassemble les actions et dispositifs destinés à protéger l'être humain contre la nature et à régler les relations des hommes entre eux.

    1> Le premier objectif, l'adaptation à l'environnement et la maîtrise de la nature, est atteint au-delà de toute espérance et peut laisser croire à l'homme qu'il a égalé les dieux.

    2> Mais au-delà de la maîtrise technique, la civilisation manifeste d'autres besoins humains : la propreté et l'ordre qui ont encore une utilité, mais aussi la beauté, l'art, la religion, la théorie.

    3> L'organisation des rapports sociaux est une nécessité de la vie en communauté ; elle suppose le renoncement partiel aux pulsions et soumet l'individu à la communauté, un ordre de droit => c'est ici que l'homme entre en tension avec lui-même ; il y a soit compromis (déviation ou sublimation des pulsions) soit conflit (répression).

    Chap.IV - L'exploitation de la libido

    Origines de la communauté humaine : Eros (l'attirance pour l'objet sexuel) et Ananké (la nécessité : travailler).

    Mais la pulsion d'amour entre en conflit avec la civilisation qui d'ailleurs s'efforce de contrôler la vie sexuelle (inceste, tabous et pressions économiques). Paradoxalement, la libido ne lie les individus qu'à condition d'être domestiquée et partiellement inhibée quant à son but (d'où la tendresse ou l'amitié).

    Chap.V - Les exigences de la civilisation

    Paradoxe : c'est parce qu'elle "entend lier entre eux les membres de la communauté par la libido" que la civilisation exige l'inhibition partielle de la libido sexuelle. D'où ce commandement incompréhensible, ce programme impossible : "Tu aimeras ton prochain comme toi-même". Il procède de la réalité des rapports humains régis par une agressivité foncière que toute notre histoire démontre.

    La civilisation bride donc les pulsions à la fois sexuelles et agressives.

    Enfin elle expose à un risque spécifique : "la détresse psychique de masse" (par identification mutuelle des individus sans référence à une figure tutélaire).

    Chap.VI - La pulsion de mort à l'oeuvre

    Retour sur la pulsion agressive modifiant la théorie des pulsions (cf. "Au-delà du principe de plaisir", en 1920) : l'homme tend à la conservation individuelle (satisfaction de la faim > pulsions du Moi) et à celle de l'espèce (amour > pulsions d'objet ou libido, cette dernière pouvant aussi viser le Moi), mais la tendance conservatrice des pulsions et l'observation d'une compulsion de répétition laissent supposer une pulsion de mort qui agit et se manifeste conjointement à l'Eros (cf.sadisme). La satisfaction de cette pulsion destructrice provoque une jouissance narcissique extraordinaire (voeu de toute-puissance).

    Il est très clair que le civilisation, ayant l'Eros pour principe, contrarie violemment une telle disposition. Ainsi le travail de civilisation ne peut qu'être le théâtre d'un combat permanent "à la vie, à la mort".

    Chap.VII - L'instance régulatrice : le Surmoi

    Reprise de la théorie du Surmoi dont l'agressivité est composite : elle provient à la fois de l'introjection de l'autorité punitive (la peur objective devenant, dans cette intériorisation, angoisse) et de la répression des tendances agressives propres (originellement, le mal est source de plaisir). Pylogénétiquement, la conscience de la faute préexiste au Surmoi. 

    C'est ce qui explique le paradoxe de la conscience morale qui, à la différence de l'autorité extérieure, sera d'autant plus tyrannique qu'elle est entendue : elle est à la fois cause et conséquence du renoncement pulsionnel, elle enfle à mesure des renoncements qu'on lui concède car le désir agressif persiste en dépit de tout.

    Bilan : 1) le sentiment de culpabilité est inéluctable ; 2) la conscience morale s'origine dans l'Eros : le désarroi infantile impose de préserver la protection et l'amour de qui l'on dépend. 

    Chap.VIII - Origines du malaise

    La conscience morale est donc la clef de voute de la civilisation : "le progrès de celle-ci se paie d'une perte de bonheur, du fait de l'accroissement du sentiment de culpabilité". Ce sentiment est le plus souvent inconscient et se manifeste par l'angoisse, d'où le nom de MALAISE. 

    Définitions : la conscience morale résulte de "la tension entre le Surmoi rigoureux et le Moi qui lui est soumis"; c'est une fonction chargée de surveiller, juger, censurer les intentions du Moi. Le sentiment de culpabilité vient du complexe d'Oedipe, mais le remords est quant à lui postérieur au meurtre effectif, il manifeste l'ambivalence pulsion de mort / Eros et constitue en lui-même une punition. 

    > "Quand une tendance pulsionnelle est soumise au refoulement, alors ses parts libidineuses sont traduites en symptômes et ses composantes agressives en sentiment de culpabilité".

    Finalement, le malaise dans la civilisation est fatal du fait du conflit permanent entre les buts de l'individu (toujours régi par le programme du principe de plaisir) et ceux de la civilisation qui vise la restriction. 

    La civilisation se laisse décrire avec les mêmes concepts opérant pour le psychisme individuel : elle est doté d'un Surmoi fixant des idéaux, des exigences, une éthique : "Aime ton prochain comme toi-même".

       

    COMMENTAIRE

     

    Ecrit en 1929, au moment du Crash américain et après la tuerie de la 1ère guerre mondiale, le texte dénonce le préjugé candide d'une marche vers le progrès, illusion que nourrissent les stupéfiantes avancées technologiques. Mais cette maîtrise croissante de l'environnement ne garantit nullement la civilisation qui, de fait, révèle un malaise irréductible et même une angoisse proportionnelle aux outils développés par l'homme.

     

    III - Freud désigne le corps, le monde extérieur et autrui comme sources de souffrance : mais ces 3 ensembles peuvent aussi bien être sources de plaisir > pessimisme médical de Freud. Cela étant il y a bien prééminence du malheur du fait que le plaisir ne saurait durer.

     

    IV-V - Ce qu'apporte Freud au rappel du contrat social et du renoncement raisonné à la puissance (Rousseau, Hobbes), c'est l'analyse des effets de la répression sur la libido qui se voit en quelque sorte récupérée : tendance liante en son principe, elle devient aliénante, car la civilisation exige qu'elle soit déviée au-delà des frontières du désir et mise au service du commun. Ce détournement est rendu nécessaire par la présence conjointe de la pulsion agressive.

     

    VI - Le malaise dans la civilisation est le résultat au niveau de la communauté de la pulsion de mort. Ainsi aucun modèle social ne liquidera la haine de l'autre.

     

    VII - Paradoxe de la conscience morale : le renoncement qu'impose la civilisation aux pulsions, l'assomption d'un Surmoi, enclenche une logique mortifère : non seulement le Surmoi ne dispense ni amour ni pardon, mais de surcroît le désir de faire la mal perdure inévitablement et même d'autant mieux qu'il est réprimé. Du fait de son origine composite et parfaitement irrationnelle, la conscience morale protège donc autant qu'elle torture le sujet.

    La civilisation n'humanise qu'en alimentant la culpabilité et l'angoisse.

     

    VIII - C'est bien, à l'origine, l'indication de la faute, le nom (le non, l'interdit - cf. Saint Paul), qui génère la conscience morale.

     

    Freud dévoile ici qu'il n'y a pas de Souverain Bien. L'éthique est la réponse possible à cette énigme de la condition humaine, au malaise dans la civilisation, mais l'éthique de la psychanalyse ne consiste certes pas dans la levée hédoniste des interdits ou la liquidation de la culpabilité, tout à fait illusoires. Il s'agit de ne pas dénier la réalité des pulsions agissantes et de reconnaître le manque qui nous constitue.

     

    * * *

     

    Que peut nous dire aujourd'hui ce texte ?

    > Se peut-il qu'on ait aujourd'hui renoncé presque ouvertement à faire civilisation ?

    > Pour autant personne ne revendique la barbarie ni la loi du plus fort (les discours n'ont jamais été aussi soucieux de faire allégeance au progrès moral), mais n'est-ce pas en effet la pulsion de mort qui est assurée de triompher dans les sociétés post-industrielles ? 

    > Que se passe-t-il quand le discours de la civilisation prône l'absence de frustration, la possible satisfaction de toutes les pulsions ?

    > De quoi se soutient aujourd'hui le travail de civilisation ? qui s'y colle ?

    > Et, de façon radicale : le sentiment de culpabilité n'est-il pas contingent ? Le Surmoi est-il en passe d'agoniser ? 

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     


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