• Freud - Le président Schreber, un cas de paranoïa (1911)

    Un cas de paranoïa : pour se relever de l'ordalie quand la postérité fait défaut...

     

    « Ces malades aiment leur délire comme ils s’aiment eux-mêmes. Voilà tout le secret ! »

    (Freud, 1895, "Manuscrit H", in Naissance de la psychanalyse)

     

    D'abord qualifiée de "psychose intellectuelle", la paranoïa s'identifie à partir de symptômes de projection (les délires morbides de persécution, de jalousie, érotomane ou mégalomane) qui prennent la forme d'un discours d'explication du monde et du moi organisé en un système complexe et cohérent. Pour Freud, cette construction savante est articulée au retour des pulsions homosexuelles refoulées, noyau du conflit dans la paranoïa. 

       

    Freud - Le président Schreber, un cas de paranoïa (1911)

     

    I - Histoire de la maladie

    - Première maladie : hypocondrie qui dure un peu plus d'un an ;

    - 8 ans plus tard : nomination à la cour d'Appel, rêves et grave insomnie (phase d'incubation); puis hospitalisation, idées morbides (morcellement du corps), illusions sensorielles et idées de persécution corporelle ; enfin état de psychose aigüe avec délires mystiques, hallucinations et fixation sur la personne du médecin (Flechsig).

    - réédification de la personnalité associant les idées morbides, mégalomanes, messianiques et délirantes (organisées en un système) à une parfaite intégration sociale.

    Contenu du délire : idée qu'il est élu et immortel, directement missionné par Dieu pour sauver l'humanité, ce qui passe nécessairement par sa transformation en femme (cf. rêve inaugural), de sorte que le fantasme d'émasculation d'abord violemment rejeté est légitimité dans l'après-coup par un ordre supérieur, transcendant et par la volonté divine + système délirant hautement organisé pour rendre compte de la nature humaine, de ses liens avec Dieu, de Dieu lui-même et des besoins corporels de S. notamment celui de déféquer ; mélange d'adoration et de révolte envers Dieu, culte de la volupté comme voie d'accès à la béatitude, et c'est une volupté féminine destinée à satisfaire les exigences divines.

    II - Interprétation

    La persécution postulée par le délire est une justification de la conversion d'un amour premier en haine / poussée de libido homosexuelle révélée mais refoulée à l'endroit du médecin / la mégalomanie dédommage le moi de son consentement à l'émasculation et le fantasme devient acceptable / représentation divisée des agents de la persécution, preuve de l'ambivalence affective et d'une identification antérieure à leur endroit / Flechsig-Dieu-le soleil sont des substituts du père, soit la menace de castration (frustration réelle : mort du père et du frère, et absence de descendance).

    III - Du mécanisme de la paranoïa

    Le complexe paternel non plus que le fantasme de féminisation se sont spécifiques à la paranoïa. Elle s'identifie à des symptômes de projection (les délires morbides de persécution, érotomane, de jalousie ou mégalomane) articulés à l'échec du refoulement des pulsions homosexuelles ;  le retour du refoulé est déclenché par des humiliations d'ordre social (car le lien social est d'essence érotique et homosexuelle). Le noyau du conflit dans la paranoïa est donc ce fantasme de désir homosexuel, indice d'une régression au stade du narcissisme auto-érotique. Elle s'identifie à des symptômes défensifs, des délires de dénégation :

    - le délire de persécution avec projection de la haine sur l'objet d'amour : contradiction du procès ("Je ne l'aime pas, je le hais - parce qu'il me persécute")

    - le délire érotomane : contradiction de l'objet ("Ce n'est pas lui que j'aime, c'est elle que j'aime - parce qu'elle m'aime")

    - le délire de jalousie : contradiction du sujet ("Ce n'est pas moi qui aime l'homme, c'est elle qui l'aime")

    - le délire mégalomane : contradiction de l'objet ("Je n'aime personne - je n'aime que moi")

    Le délire paranoïaque, que Freud désigna d'abord de "psychose intellectuelle", est érigé en un système complexe, hermétique (discours systématique sur le monde et sur le moi) qui correspond à une tentative de reconstruction après un effondrement intérieur, un désarrimage complet de la libido (cf. démence précoce). Cette entreprise s'effectue à partir d'une hypertrophie du moi, indice d'une fixation au stade du narcissisme. Elle opère par projection extérieure (à la différence de la démence précoce qui en reste à des hallucinations objectales).

    Pour Lacan, il ne s'agit pas d'un retour du refoulé (le symptôme n'est pas névrotique) mais d'un défaut de symbolisation (verwerfung psychotique) quant à son inscription sexuelle, de sorte que « ce qui a été supprimé dans l’idée réapparaît dans le réel » (J. Lacan, Le Séminaire, livre III, Les psychoses).

     

    Voir aussi le commentaire de Véronique Villiers :

    "La question que se pose Schreber, 'Suis-je ou non quelqu’un capable de procréer ?', est une question qui se situe au niveau de l’Autre et convoque l’inscription de la différence des sexes, pour autant que l’intégration de la sexualité est liée à la reconnaissance symbolique ». Devant cette question fondamentale du Que suis-je ?, Schreber se trouve en impasse face à une énigme et dans une perplexité témoignant de l’impossibilité radicale, structurale, de pouvoir y répondre. Il manque un opérateur symbolique dévolu à occuper le vide laissé par l’absence d’un signifiant dont la fonction soutient et situe le sujet par le langage dans une position sexuée. Face à ce qu’il n’a pu symboliser, quel recours Schreber a-t-il ? Il va compenser cette absence de signifiant par toute une construction imaginaire, un échafaudage, un réseau de nature symbolique afin de répondre aux grandes questions de l’existence. Il lui faut alors trouver un ordre nouveau, faire appel à une autre logique, fusse-t-elle délirante."

     


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