• Heureuse dépendance

    La dépendance, le mot est galvaudé dans nos sociétés folles d'étiquetage, pour qualifier ceux d'entre nous qui ne peuvent subvenir à leurs besoins les plus élémentaires : se nourrir, se laver, se déplacer. Pour le reste, malgré la complexité, et même l'extrême raffinement, des besoins de l'homme, la question de la dépendance ne se pose pas... On aurait pu, par exemple, poser le problème de la dépendance culturelle, mais enfin non. Il y a aussi la dépendance économique, mais celle-là, elle va de soi ; on a d'ailleurs coutume de présenter les pauvres comme dépendant des largesses des riches, sans voir que le contraire est peut-être encore plus vrai... La dépendance est souvent à double sens, mais bon, on ne va pas épiloguer.

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    Autrefois, il y a longtemps, ceux-là qui dépendent des autres, on ne les nommait pas, ils n'existaient pas en tant que tels, à part les enfants. Tout le monde dépendait de tout le monde, et ça tournait rond. Les « personnes dépendantes » sont le produit (tendance) de nos sociétés jeunistes et productivistes. Aujourd’hui, il y a les dépendants et... et qui ? les actifs ? les bien portants ? Ben, on sait pas trop : les autres, quoi ! Ce constat suffit pour faire apparaître un phénomène de discrimination. A qui la faute ? A la CAF ? (Oui, parce que la dépendance se quantifie en pourcentage, savant calcul qui conditionne les nécessaires allocations, lesquelles vont avoir ce redoutable effet pervers de stigmatiser les « bénéficiaires »)... Je laisse ici planer le doute.

     

    Bon alors la dépendance, c'est quoi ? C'est grave, docteur ? Oui, c'est grave... mais seulement quand c'est le docteur qui le dit. Si moi, Hélène Genet, je diagnostique la dépendance du politicien au sondage, ou celle du trader au gain, c'est pas grave du tout. Peut-être est-ce aussi que les activités de ces « personnes » ne sont pas vitales ? Ou bien est-ce qu'il est moins grave de dépendre d'un produit que d'autrui ? Je ne sais.

     

    On note que c'est en effet le même mot qui désigne les addictions : on est dépendant du tabac, de l'alcool, du travail, du stress même, ou du sexe, ou encore du pouvoir... Dans tous les cas, on ne peut vivre sans. Ainsi, derrière le mot « dépendance », se cache parfois une faiblesse, voire une coupable complaisance ou une honteuse régression. Sur ce point néanmoins, les avis divergent, il y a « débat » comme on dit avec candeur : certaines dépendances sont jugées nobles (rentables), d'autres franchement condamnables... Certes, pour les vieux et les handicapés, qui ne peuvent pas manger tout seuls, ce n'est pas de leur faute, ils sont excusés - enfin... presque, parce que quand même ils coûtent un fric fou.

     

    Ainsi, malgré son parfum aseptisé (de conserve, la médecine et l'administration établissent scientifiquement le degré de dépendance), le mot a mauvais genre. La dépendance est ce qui s'oppose aux nobles aspirations de l'homme, qui se propose rien moins que la liberté – et, pas de doutes, il est programmé pour ça. De sorte que l'officialisation de la dépendance équivaut, dans l'imaginaire collectif, à une déchéance qu'aucune périphrase, si soignée soit-elle, ne pansera. A toutes fins utiles, on se rappellera néanmoins que celui qui dépend de moi m'en apprend bien plus sur mon humanité que ce triste mythe postmoderne, le self-made-man.

     

    Hélène Genet

     

    ( Illustration : Auguste Rodin, La Cathédrale, 1908, pierre, h 64 cm, Donation Rodin, Musée Rodin )


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