• La part de l'homme - 16/11/15

        La barbarie n’est pas à l’extérieur de nous, monstre noir hors des frontières de l’humain, elle est parmi nous, lovée au coeur de notre civilisation qui n’a rien à proposer qu’une jouissance débridée et sans limites, elle est dans nos coeurs mêmes, constitutive de notre difficile humanité. La barbarie ne se combat pas par les armes mais par la pensée et par la politique, elle ne se liquide ni dans l’émotion ni dans la vengeance, mais dans un questionnement incessant et dans l’accueil inconditionnel de l’autre et de l’inquiétude qu’il provoque en moi, elle est d’abord à reconnaître pour ce qu’elle est : une parole interdite.

     

    Un petit signe fraternel ce matin, au moment de reprendre le cours de nos vies, notre minuscule travail d’éducation, l’urgence vitale de donner la parole à nos jeunes massivement paralysés dans le prêt-à-penser des médias et des réseaux sociaux, l’urgence d'interroger avec eux ce qui nous arrive, que nous avons produit, avant d’affronter les clichés médiatiques, cette solidarité de façade et les protestations d’innocence internationale qui sont l’autre visage du terrorisme…   

    La barbarie n’est pas à l’extérieur de nous, monstre noir hors des frontières de l’humain, elle est parmi nous, lovée au coeur de notre civilisation qui n’a rien à proposer qu’une jouissance débridée et sans limites, elle est dans nos coeurs mêmes, constitutive de notre difficile humanité. La barbarie ne se combat pas par les armes mais par la pensée et par la politique ; elle ne se liquide ni dans l’émotion ni dans la vengeance, mais dans un questionnement incessant et dans l’accueil inconditionnel de l’autre et de l’inquiétude qu’il provoque en moi, elle est d’abord à reconnaître pour ce qu’elle est : une parole interdite.  

    Les attentats ont eu lieu dans une salle de concert, un stade, à la terrasse des cafés : c’est bien « l’homo festivus » (Ph. Murray) qui est ici interpellé. Non qu’il faille se reprocher de prendre du bon temps, mais peut-être, à partir de là, de ce qui fait signe, interroger notre frénésie de jouissance, notre insouciance obstinée et les effets délétères de nos choix politiques dont on n’a que trop tendance à dénier la responsabilité.  

    En attendant, ce carnage perpétré par des voyous n’a rien à voir avec la « guerre de civilisation », un « problème de l’islam » ou une prétendue « crise identitaire » qu’on nous vend tous les jours dans les kiosques et sur les ondes. Il me paraît urgent de dénoncer ces caricatures dictées par la peur : c’est très exactement ce qui exacerbe les tensions et justifie la violence.   

    Dans cette désolation, nous aurions bien besoin de prier, rappeler notre infinie fragilité et faire taire un moment toutes les formes de rejet. C'est le temps du deuil, qui rassemble : reste à savoir ce que nous sommes véritablement prêts à enterrer.        

     

    Ci-dessous la Lettre de Philippe Mérieu, adressée au ministre de l’Education Nationale : « Prendre soin de l'humain », le 14 novembre 2015


     «  Nous savions que la vie était fragile, que l'humain c'était par moments et que la démocratie était menacée par les forces archaïques qui habitent encore le monde.
     Nous savions que, face à la vacuité de nos modèles économiques fondés sur la consommation compulsive, notre occident peinait à offrir un autre idéal que l'assujettissement aux intégrismes.
     Nous savions que tout ce qui nous tient à coeur est mortel et que l'obscurité absolue peut, un jour, faire oublier l'espoir de toute lumière...
     Que cette nuit terrible où nous avons éprouvé la terreur de la pénombre, nous rappelle notre fragilité et notre finitude.
     Qu'elle renforce ainsi notre détermination à prendre soin de toute vie, de toute pensée libre, de toute ébauche de solidarité, de toute joie possible.
     Prendre soin de la vie et de l'humain, avec une infinie tendresse et une obstination sans faille, est, aujourd'hui, la condition de toute espérance.
     Sachons qu'un seul sourire échangé, un seul geste d'apaisement, aussi minime soit-il, peut encore, contre tous les fatalismes, contribuer à nous sauver de la barbarie… » 


  • Commentaires

    1
    Catherine
    Lundi 16 Novembre 2015 à 14:03

    Merci Hélène pour ces mots justes, témoins de notre complexité.

    2
    Lundi 16 Novembre 2015 à 17:49

    La journaliste insiste sur les libertés à défendre. Lesquelles ? Aller au concert, au foot, boire un verre... Homo Festivus prêt à se battre pour leur défense ! Quant aux autres...

    La barbarie se combat avec la pensée... et la poltique.La guerre n'est pas sa continuation mais son abolition.

    Face à la barbarie, le discours humaniste de Merieu me paraît bien faible.

    3
    Lundi 16 Novembre 2015 à 18:40

    " et la politique", oui : j'ajoute !

    Mérieu s'est exprimé à chaud dès samedi, il y avait urgence à calmer le jeu, à opposer qqch à l'émotion toujours mauvaise conseillère ; il s'adresse aussi aux enseignants, qui sont à une place particulière, et je peux confirmer que la réaction va-t-en-guerre a de nombreux adeptes, chez les jeunes comme chez les profs.

    4
    Christian
    Samedi 21 Novembre 2015 à 09:42

    La barbarie se combat avec la pensée... et la politique... Bien sûr.

    Mais aussi, et peut-être d'abord, par des mots faibles, pour peu qu'ils soient mots de foi sans jamais se vouloir forts. La barbarie se nourrit de la certitude et de la force des 'non barbares'. Les mots faibles, inoffensifs et impuissants, sont de ceux qui peuvent peut-être faire appel aux doutes, aux malaises, aux angoisses, de ceux qui barbarisent pour conjurer le terrible vide qui les habitent. L'espérance, la foi, les mots faibles, l'expression de ce sentiment partagé d'impuissance capable de poser l'espérance encore et malgré tout, sont peut-être un chemin pour reconstruire. Ceux qui ne se pensent plus humains ne peuvent accepter que nous brandissions une humanité décrétée, constituant si souvent une imposture d'ailleurs. Il ont sans doute besoin de passer, avec nous tous, par la case 'parfois non inhumains'... Je ne sais pas si le discours de Mérieux est humaniste. Il pose foi, et impuissance. Il ouvre donc la possibilité de dialogue avec ceux qui vivent nos certitudes et nos mots forts comme une insupportable agression.

    Soyons faibles.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    5
    Samedi 21 Novembre 2015 à 20:14

    "Soyons faibles", belle proposition... mais qui aura la force de la soutenir ?



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