• La poésie - II

     Juste après le cri, le grand silence tétanique, et puis la peauésie - c'est une maladie, trop de caresses manquées, trop de malentendus dénudent les poètes jusqu'à l'écorchement - avant les mots, savante architecture, le hurlement, à cause de l'impossible rencontre et du mensonge perpétuel - la poésie est épidermique, forgée dans le corps convulsivement parlant - ou rien

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    Comme il parle, le poète est un être divisé - d'éprouver consciemment cette division, et de la vivre méthodiquement, c'est ce qui le distingue des autres hommes. Et voilà l'oeuvre mal famée : exploite et fertilise la faille ontologique de l'homme, la chute originelle dans le langage et l’aliénation au symbole. 

     

     

     

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    Tension vive

    A la différence du peintre, du sculpteur, le poète a choisi ce matériau commun, vulgaire et infiniment ambigu : les mots, matière même du grand malentendu. Le défi pourtant est semblable : dire le désir dévorant-raboté, l'éternelle inadéquation, dire le feuilletage de la sensibilité, cultiver délibérément la subjectivité. Mais laquelle ? La sienne propre, celle d'un sujet irréductible, ou, du fait la rection linguistique, une expérience possiblement universelle ? Les deux. Le geste artistique dit à la fois la singularité d'un regard, ce qui sera peut-être identifié comme original et marginal ; et ce en quoi chacun pourra se reconnaître, dans l'élaboration d’un dire qui éveille la sensibilité. Dans « La complainte du désespéré », Du Bellay expose ses plus noirs cauchemards, le désir horrifié d'une mort intra-utérine ; ce faisant il ouvre les horizons de la parole et nous permet d’élaborer nos propres fantasmes. Parce qu’il propose une forme, parce qu’il donne à lire et à entendre, le poète nous engage dans le même travail de représentation et de signification, éminemment humain. 

    C’est cette vertu à signifier à la fois l’individuel et l’universel qui, on le sait, fonde l’expression artistique. Elle se reconnaît précisément de travailler cette tension. Paradoxe : d'une part c’est une exploration intérieure qui cherche à atteindre le plus intime, les replis secrets et inédits ; en même temps, la mise en mots postule le regard de l’autre et le passage par la langue fraye un espace commun. En réalité l’altérité est au coeur du travail artistique. L’autre n’est pas simple destinataire ou témoin : il est principe d’élaboration, non seulement parce qu’il est dépositaire du code choisi (pictural, linguistique, musical...), mais aussi parce que l'expression est tout entière commandée par la place à lui laisser. Je crois même que la réussite artistique ne s’atteint que de cerner (traquer ?) inlassablement cette altérité constitutive. L’universel ne s’atteint pas au hasard des trouvailles, de l’inspiration, mais au prix de cette âpre confrontation avec la forme qui nous lie, dans tous les sens du terme.

     

    L’impossible dire

    Tout cela concerne éminemment le poète. Et même, du fait qu’il exploite ce qui traîne partout, ce qui appartient à tout le monde, il éprouve avec une acuité particulière la tension artistique : comment dire les modulations de la sensibilité avec un outil aussi grossier ? comment exposer les affres d’un désir irréductible avec ce matériau souillé ? comment, enfin, atteindre l’expression vraie avec cela même qui exile l’homme de la réalité ? On voit que l’opération est vouée à l’échec, comme le désir lui-même est voué à manquer son objet, comme Sisyphe qui, pour avoir voulu tromper la mort, ne parviendra jamais à hisser son rocher au sommet de la montage. Absurdité de la condition humaine dont le poète réalise l’assomption. Il s’agit de faire du langage, agent impur de notre déchéance, le lieu même de la beauté, convertir la boue en or, selon le célèbre vers de Baudelaire, c’est-à-dire aussi bien transfigurer la réalité telle qu’elle est communément perçue, que libérer le langage de ses servitudes, de son principe grégaire et fasciste comme disait Barthes. Là où le peintre, le sculpteur, le musicien ont renoncé, préférant des matériaux sensuels, le poète persiste, au risque du délire.

    Car la frontière est mince, d’une parole vraiment singulière au non sens. Chercher à dire l’indicible, forger une langue nouvelle, c’est risquer l’incompréhension et l’exil. Du langage des dieux au langage des fous, il n’y a peut-être pas de différence : originellement, on sait que le poète est inspiré, c’est-à-dire qu’il est traversé par une parole autre, il est devin, prophète, pythie. Un mythe réactivé par la poésie romantique. Relire aussi « La Jeune Parque » de Paul Valéry, quoique son auteur, disciple de Mallarmé, renie la tradition du poète-vates et insiste davantage sur le travail formel, sur l’effort de fabrication. Il s’agit toujours de transgresser l’ordre et de jouer avec le sens, jusqu’à l’hermétisme que revendiquèrent les héritiers du symbolisme. Cependant, même dans ces marges, on peut encore interpréter le non sens comme la forme chargée de dire, justement, la perte de repères : « L'obscurité qu'on lui reproche ne tient pas à sa nature propre, qui est d'éclairer, mais à la nuit même qu'elle explore, et qu'elle se doit d'explorer : celle de l'âme elle-même et du mystère où baigne l'être humain. » déclare Saint-John Perse en 1960 à l’occasion de son prix Nobel. Entre le sens commun et l’inédit, la poésie naît aux limites du langage, l’obtention d’un équilibre subtil, une voix, enfin.

     

    Hélène Genet

     


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