• Larmes

     

    Les mots me manquent, pour dire notre immense misère, alors je m'incline...

     

    " Sa propension au patriotisme est à l'évidence une affaire de chair et même la plus douce des chairs : celle de la mère. Au reste il n'est pas ici une exception. Quand l'instinct de la terre mène au nationalisme le plus extrême, quand la représentation lyrique de l'espace se veut l'expression d'une intimité nationale plutôt que d'une identité nationale, on dit qu'il y a, clandestinement active derrière le flot des postures politiques, de l'engagement, la cicatrice toujours vive d'un amour déficient,

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    celui d'une mère volage ou dépressive, d'un père absent, décédé ou enfui, l'empreinte d'une intimité incomplète que révèlent un foyer amputé par la mort, une famille tronquée par le sort : Pétain perdra ainsi sa mère à un an, Maurras deviendra orphelin à huit, Brasillach, pupille de la nation à cinq, Drieu la Rochelle racontera dans Etat civil de quelle façon les frasques de son père convulsivement infidèle détruisirent et sa mère et son enfance, le bon docteur Destouches décidera d'abandonner son patronyme pour donner naissance à l'écrivain Céline, en hommage à sa grand-mère et à sa mère...

    A chacun sa privation, son excavation familiale qu'il faut bien essayer de combler en y déversant jour après jour de quoi colmater la brèche. Terre, sang, encre, tout est bon. Les nationalistes radicaux sont de vieux enfants tristes qui croient que la patrie, terra patria, la terre des pères, saura réparer ce que le destin a abîmé, défait et qu'elle leur offrira ainsi le bonheur des premiers âges, celui qu'ils n'ont pas connu ou pas longtemps mais qu'ils ont tant rêvé et si souvent qu'ils ont fini par en avoir le souvenir. C'est que pour eux le pays s'incarne en un corps mythique, sacré, magnifié, de la vulve duquel ils sont tombés - comme les singes d'hommes de Rimbaud - et que nul barbare ne doit pénétrer jamais : le nationalisme, c'est la hantise du viol de la mère et bientôt celle, induite, de l'abâtardissement. "

    Extrait de "Barrès ou la volupté des larmes", Antoine Billot, coll. L'un et l'autre, Gallimard, 2013

     

    Illustration : Portrait de Maurice Barrès, accroché dans le bureau de François Mauriac à Malagar. 

     


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