• Le Décalogue IV

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    IV- (8) Souviens-toi du jour du shabbat, pour le sanctifier.

    (9) Tu travailleras six jours, et tu feras tout ton ouvrage.

    (10) Mais le septième jour est le shabbat de l'Éternel, ton Dieu : tu ne feras aucun ouvrage, ni toi, ni ton fils, ni ta fille, ni ton serviteur, ni ta servante, ni ton bétail, ni l'étranger qui réside chez toi.

    (11) Car en six jours l'Éternel a fait le ciel, la terre, la mer et tout ce qui s'y trouve, et il s'est reposé le septième jour : c'est pourquoi l'Éternel a béni le jour du shabbat et l'a sanctifié.

     

    La quatrième parole appelle à la piété et au repos du juste, elle régule donc les activités de l'homme, elle ordonne le temps. Au premier degré, elle peut être comprise comme simple prescription d'un rituel, à valeur pratique et symbolique, mais en creusant le texte et ses significations, on va voir que les enjeux sont plus profonds.

     

    C'est un commandement ample, qui s'énonce sur 4 versets et développe une argumentation que jalonnent des liens logiques : un « mais » qui oppose fortement les six jours de labeur au septième ; deux points qui ont une valeur de conséquence (donc tu ne feras aucun ouvrage...) ; un « car » qui introduit une justification ou une cause (le modèle de la Genèse), et enfin une locution explicative, « c'est pourquoi ». L'ordre se double donc ici d'un souci pédagogique, d'un enseignement ; il ne s'agit pas seulement de suivre aveuglément un programme, mais d'agir en conscience, de subordonner ses actions à un sens.

    On voit que la parole de Dieu requiert l'adhésion de la raison et en même temps introduit le symbolique : c'est une parole civilisatrice. Il faut bien comprendre ce qui est en jeu ici, et c'est d'autant plus délicat que notre époque consumériste et dite « de loisirs » s'en trouve, malgré les apparences, fort éloignée. Ici, le repos n'est pas seulement besoin physiologique, pratique, il n'est pas, comme on le pense aujourd'hui, simple vacance, pure jouissance ; d'abord il est sacralisé (par l'interdit explicite du travail, verset 10), ensuite il est converti en un devoir de sanctification et de commémoration : c'est cette dimension qui véritablement garantit la détente. Entendons-nous bien : le septième jour n'est pas dépression mais élévation ; le repos n'est pas le négatif du labeur - ni son interruption, ni sa juste rétribution, mais l'ouverture à un ordre supérieur. Loin de la pensée post-moderne qui ne se reconnaît guère d'obligation en dehors de la nécessité économique, et pour laquelle le devoir contredit le repos, ce commandement indique que l'homme se verra récompensé de ses efforts à condition de s'ouvrir à la transcendance ; il trouvera la paix à condition de maintenir, d'entretenir et de respecter cet espace sacré.

     

    On rétorquera facilement que pour se remettre de son travail, il n'est nul besoin de croire en Dieu, et encore moins de respecter un quelconque rite. Certes. Mais je rappelle qu'il ne s'agit pas ici d'exégèse théologique, ni d'interprétation religieuse (voir l'analyse des précédents commandements) ; il n'est question que de lire attentivement ce texte fondateur et d'en mesurer les enjeux symboliques, en deçà de toute codification doctrinale. La transcendance n'est pas nécessairement divine, elle peut désigner simplement la place de l'Autre, que l'on voudrait bien réduire ou ignorer, celui qui est déjà là avant moi, par lequel je me constitue, avec lequel je dois composer sans que je puisse jamais l'atteindre. Ainsi, perpétuer le modèle divin de la Genèse (verset 11), cela veut dire rapporter son travail à la création et à l'Auteur de toutes choses ; mais plus largement cela peut signifier : je dois accomplir ma tâche (« tout ton ouvrage »), et je dois prendre du recul pour me rappeler d'où je viens.

     

    Car ce qui est prescrit dans cette quatrième parole, c'est d'abord de se souvenir (« Souviens-toi du jour du sabbat »). Le texte condense curieusement les époques : lancé par un impératif présent (verset 8), il impose de revenir au passé en effet rappelé au verset 11 (au passé composé), tout en figeant l'avenir (futur catégorique des versets 9 et 10). Il énonce ainsi que le futur ne s'invente pas tout à fait et doit en partie perpétuer le passé, il prescrit un temps rituel, c'est-à-dire une forme culturelle qui permet justement d'échapper à la destruction naturelle, de transcender le temps. Le rite est la forme première de la mémoire, assurant une permanence sur laquelle va pouvoir s'étayer une identité.

     

    En fait, pour être plus près encore de l'hébreu, il faudrait traduire l'impératif par « N'oublie jamais » : c'est dire qu'il s'agit d'avoir constamment à l'esprit ce temps du sabbat, qui n'est pas le temps du faire, mais le temps de l'autre : le shabbat est à la fois à l'origine (« il s'est reposé le septième jour ») et à l'horizon de tout travail. Ainsi, Dieu ordonne moins une division temporelle qu'une sorte de profondeur ou de dédoublement, qui sont je crois ceux de la conscience et du sens que l'homme a toujours à chercher.

     

    Hélène Genet

     

     

    Quelques éclaircissements sur la notion de transcendance :


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