• Le Décalogue IX

    IX- (16) Tu ne porteras pas de faux témoignage contre ton prochain.

     

    Curieux énoncé que celui-là, qui ne manque pas de surprendre par sa tournure un peu lourde. La tradition colportée par le catéchisme catholique y voit l'interdiction de la médisance et du mensonge ; à première vue, ce neuvième commandement proscrit en effet l'intention de porter atteinte à la réputation d'autrui, il condamne la volonté de nuire en parole. On y entend finalement une injonction au respect et à la prudence. 

     

    Mais ce qui est d'abord incriminé, ce n'est pas la malveillance, ni n'importe quel type de mensonge : èd chaquèr, c'est le « faux témoignage ».

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    Le témoignage est un discours de vérité, s'il en est, c'est-à-dire qu'il expose des faits vérifiables par autrui : c'est un récit d'expérience. Le témoin est celui qui dit : « Voilà ce que j'ai vu », et ce faisant il donne à voir, il associe autrui à ce qu'il a vécu, et il transmet ; le témoignage est un discours fédérateur, il fonde une communauté. Nous nommons d'abord ce qu'ensemble nous percevons. Ainsi c'est en lui que s'enclenche la possibilité d'une histoire collective. Dans le domaine juridique il a valeur de preuve, il permet de construire une réalité, donc une vérité.

    On mesure ce qu'il engage, et du même coup la gravité du faux témoignage, qui falsifie l'expérience commune et détruit toute possibilité d'accord. En fait, le témoignage est la condition de la crédibilité du discours, c'est l'archétype de la parole en tant qu'elle nous permet de nous entendre et de faire société. Même si le langage est inexorablement décollé du réel, parce qu'il le double et ne fait que le symboliser, il est en même temps ce qui nous lie les uns aux autres et ce qui assure la cohésion humaine. Ainsi le faux témoignage discrédite à tout jamais la parole en tant qu'elle s'efforce de nous rapprocher. On comprend bien qu'il soit l'objet d'un interdit catégorique.

     

    Dès lors il faut comprendre le complément prépositionnel « contre ton prochain » comme une sorte de redondance, presque superflue ; il n'indique pas une spécification mais une conséquence : le faux témoignage, dont le mensonge est un des avatars, est ce qui nous délie et nous dresse les uns contre les autres. C'est cette lecture que réactive la très littérale et érudite traduction de Chouraqui (1985) : « Tu ne répondras pas contre ton compagnon en témoin de mensonge. »

     

    Mais il y a là un élément supplémentaire que la version Segond a estompé. Le verbe employé, taanné, signifie littéralement « répondre ». Pour ma part – m'inspirant encore des commentaires de M-A. Ouaknin* – je traduirai ainsi la prescription : « Tu ne répondras pas à la place de ton prochain en témoin mensonger ». En fait, c'est de parler à la place d'autrui que l'on devient faux témoin, ou, pour le dire autrement, le faux témoignage s'enracine dans une volonté d'emprise par laquelle on confisque à l'autre sa parole propre. Il est spoliation. C'est la langue du pervers. Le fond du problème est bien de dénier à autrui sa place et sa compétence, de refuser de l'entendre. Je crois alors que ce qui est ici dénoncé et expressément interdit, c'est cette arrogance par laquelle on prétend échapper au risque de la parole : rencontrer le désir de l'autre.

    Hélène Genet

     

    * "Les Dix Commandements" de Marc-Alain Ouaknin, Seuil, 1999 – voir le Décalogue (I)

     

    Illustration : Mise en scène des "Souffrances de Job" (Hanokh Levin) par Laurent Brethom (2010)

     


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