• Le Décalogue V

    V- (12) Honore ton père et ta mère,

    afin que tes jours se prolongent

    sur la terre que l'Éternel, ton Dieu, te donne.

     

    Le cinquième commandement est très ramassé : comme les premier et troisième, il tient en un seul verset qui confère une certaine solennité.

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    Cependant l'ordre est assorti d'une justification, de l'expression du but : « afin que tes jours se prolongent » ; comme dans la parole précédente, Dieu ne se contente pas de prescrire, il fait entendre raison. Il s'agit d'obéir en conscience, de prévoir les conséquences de ses actes : invitation à la responsabilité de l'homme.

    On notera que cette fois c'est l'impératif qui commande, non le futur catégorique : d'une part le ton est moins coercitif, d'autre part un présent actif se substitue à un avenir figé ; cet ordre-là n'est pas pour plus tard, il est à la fois immédiat et permanent.

    Voyons d'un peu plus près le contenu de cette parole : après avoir commandé la dévotion ("Souviens-toi du jour du shabbat"), Dieu ordonne le respect de ses géniteurs ; le père d'abord, qui donne le nom et est dépositaire de l'autorité, la mère aussitôt après, qui donne le jour. A travers eux, le même respect est dû aux deux sexes. « Honorer » - et dans certaines traductions « glorifier », qu'est-ce que cela veut dire ? Le mot hébreu kabèd veut dire, littéralement : "donner du poids". Plus largement, honorer, c'est traiter avec une considération telle que l'on procure de la dignité ; car l'honneur n'est jamais une qualité intrinsèque, il n'est pas acquis, même si l'on dit par exemple « un homme d'honneur » : il est tout entier conféré par autrui, il est reconnaissance. Comment honore-t-on ses père et mère ? C'est un thème récurrent de l'éthique hébraïque, et si le livre des Lois inventorie de façon très prosaïque les marques de respect que l'on doit à ses parents, on ne saurait croire que les actes suffisent. En effet, s'ils ne sont soutenus par un sentiment de gratitude et d'humilité, ils ne sont que politesse. Honorer, c'est à la fois reconnaître, estimer et remercier. C'est le mouvement par lequel on fait à l'autre une place de choix.

    Mais on dit aussi honorer une promesse, ce qui signifie « tenir ses engagements », d'où le sens de « acquitter une dette » (payer des honoraires). Rendre honneur, c'est donc dans le même mouvement reconnaître ce que l'on doit. C'est un acte à la fois obligé... et librement consenti. La contradiction ne manquera pas de gêner aux entournures, surtout à l'heure où chacun ne s'autorise que de lui-même. Elle est pourtant au coeur même de la liberté : je dois tout à l'autre qui me précède et par lequel je me constitue, il s'en faut de peu que je ne lui sois aliéné, que je ne sois sa chose ; mais c'est précisément en l'honorant que je me démarque, car ainsi je m'acquitte envers lui. Je peux alors vivre ma vie.

    Voilà pourquoi l'ordre est assorti de cette visée : « afin que tes jours se prolongent ». Ce qui est en jeu, ce n'est pas tant la promesse d'une longue vie (ce serait une bien maigre récompense), que la possibilité d'exister pleinement et de se mettre en état de transmettre à son tour. Il faut "donner du poids" à ses parents, il faut qu'il fassent le poids si l'on veut pouvoir regarder devant soi. Attention pourtant : le présent de l'impératif nous avertit qu'on n'est jamais quitte ; le devoir de reconnaissance filial nous tient, au-delà même de la mort des parents : c'est que l'émancipation, elle non plus, n'est jamais acquise.

     

    Hélène Genet

     

    (photo : les poutres de la bibliothèque de Montaigne, sur lesquelles il avait gravé la pensée des grands auteurs gréco-romains dont il se nourrissait constamment)

     


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