• Le Décalogue VIII

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    VIII- (15) Tu ne commettras pas de vol.

     

    Comme toutes les injonctions de la deuxième série (paroles VI à X, soit la colonne de gauche dans les Tables de la Loi transcrites en hébreu), ce commandement est lapidaire, édicté au futur, forme bien plus autoritaire que l'impératif puisqu'elle supprime toute alternative et gèle le devenir de l'homme ; on retrouve également la négation, à valeur privative. Ces énoncés assoient donc l'autorité divine sur un mode castrateur.

    Après le meurtre et l'adultère, c'est ici le vol qui est incriminé. Si la condamnation de l'adultère pouvait faire débat, ce n'est pas le cas du vol ; comme le meurtre, il est foncièrement violent et constamment puni par les législations humaines. Comment s'explique l'universalité de cette préoccupation apparemment toute matérialiste ?

     

    Il semble que le respect de la propriété soit un des premiers facteurs de l'ordre social et politique ; la guerre, l'anarchie, autorisent au contraire le vol et le pillage, quand elles ne s'originent pas en eux. Le vol est presque toujours vécu comme une atteinte directe et intentionnelle à l'ordre public, et peut-être à la loi elle-même. Tout se passe comme si la préservation de l'avoir figurait la prise en compte de l'autre, sa reconnaissance. D'ailleurs, certaines traductions* ont opté pour le mot « rapt » plutôt que « vol » : il s'agit de garantir l'intégrité des êtres à travers celle des choses.

     

    Pourtant, cette interprétation paraît un peu courte, car alors qu'est-ce qui justifie l'édiction de cet interdit spécifique ? Et surtout qu'en est-il des enjeux symboliques qui animent ici notre travail de relecture ? On ne saurait en rester à l'idée que ce commandement vise à protéger la propriété, car, on le sait, ce dernier concept est hautement discutable ; on se souvient notamment de la contestation anarchiste : « La propriété, c'est le vol »**. Délaissant les avatars historiques et idéologiques de la notion de propriété, il nous faut donc changer de perspective.

     

    Puisque la réprobation qu'il suscite est analogue à celle du meurtre, examinons les différences entre ces deux crimes. Si le meurtre est de l'ordre du sacré religieux (il est irréversible et inspire la terreur), le vol est quant à lui de l'ordre de la nécessité politique (il appelle la condamnation mais est réparable). Quoique plus violent et plus radical, le meurtre n'a pas le même impact car il est ponctuellement autorisé et se trouve pris dans un réseau de significations : il peut rester cantonné à la sphère privée et être relié à des motifs passionnels ; il peut être sublimé dans le cas de la peine de mort (prérogative du souverain) ou du sacrifice religieux ; il peut enfin être commué en devoir dans le cadre des guerres. Le vol, lui, est toujours injustifié ; au mieux il souffre une excuse : celle de l'extrême dénuement dont alors l'ensemble de la collectivité doit rendre compte. Mais il reste un acte vil et lâche, un manquement inadmissible.

     

    En somme si le meurtre est transgression, le vol est pur déni de la loi : c'est en cela qu'il est grave. Au fond le problème du vol, ce n'est pas tant la captation matérielle que la dénégation simultanée de la limite et de la possibilité d'un bien commun. Le crime réside moins dans la dépossession (celui qui est lésé n'est pas entamé, il pourra toujours s'en remettre), que dans le détournement et la réquisition : le vol est méprise, il actualise l'illusion que le bien d'autrui peut me satisfaire, qu'il peut répondre à mon besoin ou à mon désir. C'est une jouissance usurpée. Naïveté ou imposture ? Dans les deux cas : perversion. Le problème, c'est bien de se dispenser d'accomplir son propre travail, c'est au fond de croire pouvoir faire l'économie de sa responsabilité.

     

    Hélène Genet

     

    (Illustration : Hervé DELAMARE, Sisyphe - Risque systémique, Version 2

    (métal, silicone, touches de clavier d’ordinateur, image numérique sur vinyle - 90 x 110 x 32 cm).

     

    * Bible T.O.B. (Traduction Oecuménique Biblique : catholiques & protestants), 1975

    ** Pierre-Joseph Proudhon, Qu'est-ce que la propriété ? ou Recherche sur le principe du Droit et du Gouvernement, 1840.

     


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