• Le Décalogue X

    X- (17) Tu ne convoiteras pas la maison de ton prochain ; tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain, ni son serviteur, ni sa servante, ni son bœuf, ni son âne, ni rien qui soit à ton prochain.

     

    Voici donc la dernière des Dix Paroles, qui, comme les 7è et 8è commandements, enjoint de respecter les biens d'autrui, depuis sa maison jusqu'à son âne... en passant par sa femme. Ce qui semble à nouveau en jeu, c'est donc la préservation de l'intégrité de l'autre, le rappel de l'irréductible altérité (voir le commentaire sur l'interdit du vol : prendre le bien d'autrui, c'est croire qu'on peut usurper sa place et récuser l'idée même de limite) : curieuse réduplication pour parachever un énoncé nécessairement laconique, puisque manifestant l'autorité. 

     

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    Alors, simple effet d'insistance pour atteindre la somme symbolique de dix ?

     

    Mais au fait pourquoi 10 commandements ? Sans doute s'agit-il de marquer les esprits, et de lester la loi elle-même en l'inscrivant dans l'ordre symbolique des chiffres ; mais alors, pourquoi pas 7, 9 ou 12 paroles, des chiffres tout aussi chargés d'histoire ? Dans la Bible, le même nombre quantifie les plaies d'Égypte infligées pour convaincre Pharaon de laisser partir les Juifs retenus dans « la maison d'esclavage ». De la sorte, les 10 Commandements se voient comme annoncés ou appelés par cet épisode destructeur manifestant déjà le pouvoir divin ; ils se présentent alors comme une sorte de réponse inversée : l'affirmation positive de la loi qui évacue la négativité des fléaux, autant de paroles que de plaies, comme un baume... ainsi prennent-ils la force d'une révélation. Il fallait aux 10 commandements l'origine divine, la médiation de Moïse, mais aussi la peur et le chaos.

     

    Revenons donc à ce 10è impératif : que dit-il qui vaille son détachement et cette honorable position conclusive ? A la différence des prescriptions déjà énoncées, la dernière parole a ceci de parfaitement inédit qu'elle ne vise plus des actes objectifs, comme le vol ou l'adultère que punit la loi des hommes, mais la simple intention. « Tu ne convoiteras pas », qu'André Chouraqui traduit par « tu n'auras pas de visée sur », cela veut dire très exactement : « tu ne désireras pas ». Avec ce dernier commandement, nous quittons donc l'ordre juridique des faits avérés pour pénétrer la sphère intime et invisible, faite de possibles, de tentations, de fantasmes... nous allons voir qu'en vérité, c'est très exactement là que s'opère la révolution du judaïsme.

     

    Avec cette ultime prescription, il faut comprendre que la préservation des biens d'autrui, sa maison, sa femme, son âne, relève moins d'une obéissance aveugle à la loi que de l'intime conviction. Il s'agit de désigner la place de l'autre comme étant non pas à l'extérieur, dans le monde sensible et commun, mais bien à l'intérieur de la conscience.

     

    En deçà des actes, ce qu'éveille la parole divine, c'est bien le repérage du désir et la capacité de l'homme à se représenter ce qu'il fait. Ces injonctions adressées à chacun (dans la familiarité autoritaire du tutoiement) réalisent une introjection de la loi qui divise l'individu et stimule la connaissance de soi : qu'est-ce que je cherche, qu'est-ce que je convoite ? Faire porter l'interdit explicitement sur le désir lui-même ouvre clairement l'espace de la conscience en même temps que celui de l'éthique (comment mes actes engagent-ils autrui ?) Nul doute que cette parole contienne en puissance des développements prodigieux, à la fois religieux, philosophiques et même politiques.

     

    Ainsi, ce texte paradigmatique n'est pas seulement une législation destinée à asseoir la communauté politique du peuple élu d'Israël, ni seulement une morale assurant la cohésion et les échanges, mais il inaugure le concept même de conscience individuelle et modèle de façon décisive le psychisme de l'occident chrétien, aliéné et coupable. A la lumière des Dix Commandements, on comprend que le péché originel qui valut la chute, la honte et l'exil, ce n'est pas tant l'ingestion du fruit défendu que la naissance du désir, la convoitise du souverain bien, qui doit être circonscrit. La réalité du forfait importe moins que son fantasme, c'est-à-dire le désir qu'il révèle au grand jour : libido sentiendi (goûter), libido sciendi (l'arbre de connaissance), et libido dominandi (s'approprier la richesse divine)*. Entendons-nous bien : il ne s'agit pas tant de condamner le désir que de l'indiquer, le situer et en signifier la puissance d'altération. En elle-même, la parole interdictrice n'empêche rien (cela, c'est le fait de la force), elle marque une limite et engage le destinataire dans une même parole : il devra répondre de ses actes. (Voir le commentaire sur le VIIè Commandement)

     

    Au fond, dans les Dix Commandements, Dieu dit : « Dès que je te parle, il te faudra parler, car tu n'es pas sans savoir ». On peut donc se demander : et si Dieu s'était tu ? Mais Dieu n'est sans doute rien d'autre que la parole elle-même, que nous ne cesserons d'interroger. Nous avons inventé Dieu pour savoir à quoi nous en tenir.

     

    Hélène Genet

     

    * déclinaison des formes de la "concupiscence" selon Saint-Augustin, dans La Cité de Dieu, distinction reprise notamment par Pascal dans ses Pensées.

     

    Illustration : Marc Chagall,  Le paradis, 1961 - huile sur toile, 198 x 288 - Musée national Marc Chagall


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