• Les pervers ordinaires V

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    Damien

    Par les rues désertes, Damien brave l'âge et le froid en collants de lycra. La soixantaine atteinte, il s'est décidé : jogging quotidien, régime bio, nouvelle garde-robe, il sirote sa dernière ambition et prépare la difficile conquête des milieux miroitants de la politique municipale. Il faut dire que Damien a un parcours exemplaire, empreint d'obstination inconsciente et d'auto-satisfaction : fils de petits commerçants, élève médiocre et appliqué, bachelier étonné, jeune instituteur zélé, le voilà lancé. Au fil des années programmées, il discipline les enfants, applique les réformes, se marie au passage, puis caresse en pensée la fonction directrice. 

    Le voilà bientôt exaucé et par le Ministère propulsé au sommet d'une école primaire. Nous sommes dans les beaux quartiers, la tâche y est aisée, des enfants dociles, de menus projets adroitement médiatisés, de nouvelles relations rectorales, des maîtresses séduisantes, tant et si bien qu'il refait sa vie avec l'une d'elle, légitimement conquise par son importance grisonnante. Tant d'audace et d'à propos ne laissent pas d'étonner. Malgré tout le temps passe, il est temps d'envisager l'avenir et de gravir les dernières marches du prestige local. Au nom de la démocratisation, de l'égalité des chances, et de la hiérarchie souveraine, il s'attèle promptement à la restructuration de l'école, ignorant courageusement les résistances internes. Mais on le rencontre aussi à la sortie du théâtre, commentant le spectacle du moment, publiquement ravi de ces décors à la Soulage. Il fait aussi savoir qu'il fut ici ou là, ne négligeant nulle conférence, nulle commémoration. C'est un homme de mérite.

     

    Maria

    Les jours où l'on reçoit, et les autres également, Maria est officiellement joyeuse. Ses parents ont réussi, elle en témoigne fidèlement, riant bruyamment à tout propos, elle commente inlassablement les moindres faits et gestes de sa progéniture, dépositaires de la vitalité familiale. Maria est une mère libérale, insoucieuse des conventions, d'ailleurs ses enfants ont des géniteurs variés, qui eurent le malheur, un beau jour, de se révéler soit alcooliques soit psychotiques : ainsi va le monde, on ne peut jurer de rien, la foi suffit amplement... Alors elle suit ses penchants, il n'y a pas de mal à se faire du bien, et collectionne les rencontres sur Meetic, pères malgré eux le temps d'un week-end, qui curieusement s'enfuient, à tour de rôle. Mais Maria se contente de peu, elle prend la vie du bon côté, convoque le voisin au spectacle de sa juste bonne humeur, le presse de se réjouir de concert : on n'est pas malheureux, ça non. Parfois un enfant veut interrompre cette euphorie appliquée : il a besoin d'aide, ou d'approbation, il s'est disputé, se pose une question... Maria sait s'en défaire à bon compte, associant gaiement la raillerie à la distraction forcenée – clin d'oeil au voisin supposé conquis par ses talents pédagogiques. A l'heure du café, une cousine éloignée qui vit un deuil difficile ne peut retenir ses larmes, hoquète d'épuisement, et parle enfin de ce qui l'accable. Maria évoque le soleil d'été, la pousse vers la terrasse, s'esclaffe de la chute d'un enfant et ainsi lui révèle la clé du bonheur. 

     

    Hélène Genet

    Mode d'emploi : Qui sont les "Pervers ordinaires" ?

     

     

    Illustration : "Le Satyre de Mazara del Vallo", statue de bronze (IVè s. av. J-C), découverte en mer entre la Sicile et la Tunisie , restaurée par Paola Donati - Museo Sant'Egidio, Mazara del Vallo(c) Minestero per i Beni e le Attività Culturali - Instituto Centrale per il Restauro (Rome) / photo Paolo Piccioni.


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