• Petite digression - 09/09/14

    Petite digression - 09/09/14

     

     

     

    A l'occasion de la rentrée, un petit plaisir littéraire... La gourmandise du jour, une fable de Voltaire parue en 1766 et intitulée "Petite digression". A cette époque, Voltaire se met au vert à Ferney afin d'aiguiser sa plume contre l'obscurantisme de l'Eglise et des pouvoirs politiques. 

            Dans les commencements de la fondation des Quinze-Vingts*, on sait qu'ils étaient tous égaux, et que leurs petites affaires se décidaient à la pluralité des voix. Ils distinguaient parfaitement au toucher la monnaie de cuivre de celle d'argent ; aucun d'eux ne prit jamais du vin de Brie pour du vin de Bourgogne. Leur odorat était plus fin que celui de leurs voisins qui avaient deux yeux. Ils raisonnèrent parfaitement sur les quatre sens, c'est-à-dire qu'ils en connurent tout ce qu'il est permis d'en savoir ; et ils vécurent paisibles et fortunés autant que des Quinze-Vingts peuvent l'être. Mal­heureusement un de leurs professeurs prétendit avoir des notions claires sur le sens de la vue ; il se fit écouter, il intrigua, il forma des enthousiastes : enfin on le reconnut pour le chef de la communauté. Il se mit à juger souverainement des couleurs, et tout fut perdu.

    Ce premier dictateur des Quinze-Vingts se forma d'abord un petit conseil, avec lequel il se rendit le maître de toutes les aumônes. Par ce moyen personne n'osa lui résister. Il décida que tous les habits des Quinze-Vingts étaient blancs : les aveugles le crurent ; ils ne parlaient que de leurs beaux habits blancs, quoiqu'il n'y en eût pas un seul de cette couleur. Tout le monde se moqua d'eux, ils allèrent se plaindre au dicta­teur, qui les reçut fort mal ; il les traita de novateurs, d'esprits forts, de rebelles, qui se laissaient séduire par les opinions erronées de ceux qui avaient des yeux, et qui osaient douter de l'infaillibilité de leur maître. Cette querelle forma deux partis.

    Le dictateur, pour les apaiser, rendit un arrêt par lequel tous leurs habits étaient rouges. Il n'y avait pas un habit rouge aux Quinze-Vingts. On se moqua d'eux plus que jamais. Nouvelles plaintes de la part de la communauté. Le dictateur entra en fureur, les autres aveugles aussi : on se battit longtemps, et la concorde ne fut rétablie que lorsqu'il fut permis à tous les Quinze-Vingts de suspendre leur jugement sur la cou­leur de leurs habits. 

     Un sourd, en lisant cette petite histoire, avoua que les aveugles avaient eu tort de juger les couleurs ; mais il resta ferme dans l'opinion qu'il n'appartient qu'aux sourds de juger de la musique.

     

    Ce petit texte délicieusement sarcastique associe deux thèmes principaux : celui de l’autorité politique et celui du jugement. Certes il décrit l'instauration de la tyrannie par la confiscation du pouvoir, mais à le lire de plus près, on voit que l’imposture politique procède avant tout d'un brouillage intellectuel.

    En quelques phrases d'une efficacité redoutable, le polémiste condense toutes les étapes conduisant à la dictature : il faut d'abord qu'il y en ait un qui manifeste des prétentions sur ses concitoyens ; celui-là est professeur, qui s'autorise de son savoir : première usurpation - mais qui ne serait pas sans l'assentiment, c'est-à-dire ici la crédulité, ou la lâcheté, ou la paresse de ses concitoyens. Ensuite, il n'est que de parler ("il se fit écouter, il intrigua, il forma des enthousiastes"), ce qui suffit à se faire élire. Et l'on voit que la première mesure que prend le tyran est d'ordre économique : il se rend "le maître de toutes les aumônes", c'est-à-dire des revenus de la communauté. Dès lors, c'est le règne de la bêtise et la guerre civile.

    Ainsi le despostisme fait-il son lit sur un glissement des valeurs : la compétence est remplacée par la croyance, et la croyance par la vérité ; c’est parce que certains ont prétendu pouvoir juger de ce qu’ils ne connaissaient pas, et parce qu'ils se sont mêlé de juger à la place des autres, qu’il y a crise. La tyrannie, qui se manifeste par la confiscation du pouvoir, surgit d'abod de la confiscation et de la paralysie du jugement du plus grand nombre ; à la place, une perception subjective érigée en loi. Comme l'indique la pseudo-morale déléguée au sourd, ce sont bien notre aptitude à juger et la valeur de nos jugements qui forment le thème central de cette fable politique... et le noeud de tous nos problèmes.

    La morale de la morale de cette histoire, c'est qu'il y a beaucoup d'aveugles en ce monde, mais plus encore de sourds... d'où l'actualité de l'injonction pascalienne : "Travaillons donc à bien penser : voilà le principe de la morale."

     

    (* L'hospice parisien des Quinze-Vingts accueillait une communauté de trois cents aveugles - d'où son nom, qui vivaient d'aumône.)

    Illustration : Jean Martin, Les Aveugles, 1937