• Pudeur

    http://huuan.blog.lemonde.fr/files/modigliani_la_belle_romaine2.jpg     « Qu’a fait l’action génitale aux hommes,si naturelle, si nécessaire et si juste,pour n’en oser parler sans vergogne ? »Montaigne, Essais III-5

     

    Sentiment et ornement d'essence féminine qui circonscrit – l'intime (voiles et toisons, ne signifiez-vous pas la faille réservée, la stupéfiante béance ?) par lesquels on retourne – l'obscène que ce faisant on indique (Bataille : la pudeur, qui n'est, en d'autres mots, que le sentiment de l'obscénité) ; la pudeur est savante retenue, elle sait fort bien ce qu'elle ne dit pas, en quoi elle est érotique (scintillement-vacillement de la limite) ; elle masque moins le corps que la sauvagerie sexuelle rampante (Je sais que tu me regardes – et je n'ai pas ce que tu veux). Elle tient – la prédation en respect. La pudeur est attention extrême, égard pour – le secret (chant de désir silencieux).

    Sentiment et ornement d'essence féminine qui circonscrit – l'intime (voiles et toisons, ne signifiez-vous pas la faille réservée, la stupéfiante béance ?) par lesquels on retourne – l'obscène que ce faisant on indique (Bataille : la pudeur, qui n'est, en d'autres mots, que le sentiment de l'obscénité) ; la pudeur est savante retenue, elle sait fort bien ce qu'elle ne dit pas, en quoi elle est érotique (scintillement-vacillement de la limite) ; elle masque moins le corps que la sauvagerie sexuelle rampante (Je sais que tu me regardes – et je n'ai pas ce que tu veux). Elle tient – la prédation en respect. La pudeur est attention extrême, égard pour – le secret (chant de désir silencieux).

     

    Depuis ses origines latines, la pudeur est très proche de la honte (pudenda, les parties honteuses, effarante nudité de l'homme), supposant comme elle la conscience du regard et du jugement d'autrui – l'interdit. Toutes deux émanent de l'intériorisation de la morale (Décalogue : Tu ne convoiteras rien qui soit à ton prochain). La première est liée à une possible réprobation, la seconde, plus intense, à une condamnation explicite. La pudeur prévient – et prépare – la transgression, mais la honte sanctionne la faute commise (péché originel : j’ai eu peur parce que je suis nu et je me suis caché) – jusqu'à l'horreur de soi (Lucrèce se poignardant).

     

    La pudeur est alors une vertu, notre humanité toujours en jeu, médaille dont l'avers est la dignité – le sexe en son revers. Récupérée par le pouvoir, la pudeur circonscrit la femme elle-même – suaire culturel, assignée à la réserve – condition féminine (Balzac : La pudeur, n'est-elle pas toute la femme ?) On voudrait oublier qu'elle accouche – les entrailles, le sang, l'origine du monde. Pudeur en vérité sans cesse bafouée, avec les encouragements de l'Eglise (Confiteor : Je reconnais devant mes frères que j’ai péché, en pensée, en parole, par action et par omission) puis de la Science qui fore en l'homme ses galeries disciplinaires. Dépeçage.

     

    Bientôt elle est unanimement conspuée et traquée, au nom des nouvelles idoles, libération, égalité, transparence. La pudeur se dévoie en coquetterie, en pruderie. Notre dette envers Sade, mentor de la modernité, orchestrant le culte de la mère nature (Mme Delbène : la pudeur est une chimère ; unique résultat des mœurs et de l’éducation). Désirs débridés. Injonction à montrer, toute honte bue, le voile est déchiré – corps exhibés, chairs glacées, confessions publiques sous les feux des projecteurs médiatiques – pornographies – et derrière, il n'y a rien.

     

    Satiété. Les hommes errent dans le silence de leur jouissance toujours recommencée.

    Je pleure les crêpes froissés, les pudeurs enfuies, la douce épreuve de la tentation,

    ce que je ne dirai ni ne ferai, délicieuses résistances dont le feu nous rend vivants à l'extrême.

     

    Tendresse de la main qui parcourt et qui lisse

    La vie atténuée et calme des cheveux,

    Tandis que le désir se prive du délice

    De déchaîner l'orage éloquent des aveux

    Anna de Noailles, Poème de l'amour – XLIV (1924)

     

     

    Hélène Genet

     

    A lire aussi, ce très beau texte : André Prudhommeaux – Eloge de la pudeur (1955)

    Illustration : Amedeo Modigliani, Nu assis sur un divan - La belle Romaine (1917)

     


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