• Sur les sentiers de l'accompagnement

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    Après le triomphe de « l'usager » royalement placé « au centre du système », après les héroïques « prises en charge » institutionnelles, c'est l'accompagnement qui désormais émaille et orne tous les discours officiels : à l'école, à l'hôpital, à la CAF, dans les EHPAD, en soins palliatifs ou à Pôle Emploi, finies l'errance sans fin et la tragique solitude, nous voilà chaleureusement « accompagnés ».

    On parle à tout va d'accompagnement social, psychologique, professionnel, scolaire ou éducatif, personnalisé ou au contraire global ; il faut accompagner les enseignants, les formateurs, les chômeurs,les soignés mais aussi les soignants, les entrepreneurs aussi bien que le licenciement ou même le changement... Finalement le mot confond et nivelle des pratiques fort éloignées : conseil, coaching, tutorat, assistance, placement, mentorat, entraide, médiation ou remédiation, guidage, encadrement, écoute, orientation, financement, suivi et même supervision ou évaluation... Bref il est si séduisant qu'il finit par dire tout et son contraire, ce qui sans doute augmente encore sa prospérité...

     

    Dans le champ social et éducatif, qui au juste est concerné ? Ben... toujours les mêmes : les petits, les exclus, les infirmes, malades, vieux, pauvres, chômeurs, mères célibataires, délinquants... bref les pas rentables, tous ces gens qu'il faut bien aider, même si pour beaucoup la raison n'en est plus très claire.

    D'où vient donc le succès retentissant de ce charmant vocable ? Le mot vient d'abord de ceux qui, sur le terrain, se battent chaque jour et de façon microscopique, malgré des moyens toujours plus restreints : associations, soignants, éducateurs... On peut donc y lire les admirables efforts des « acteurs sociaux » pour contrecarrer l'effroyable déshumanisation qui résulte immanquablement de l'institutionnalisation de l'aide que l'on prétend rentabiliser.

    Mais recyclé dans la langue d'Etat et promu par elle, le mot recèle d'autres enjeux, peu avouables... au moment précis où les « bénéficiaires » se voient plus que jamais noyés sous les protocoles et les injonctions administratives, dans une société hyper-policée où chaque jour produit son lot de nouveaux exclus.  

     

    Etymologiquement on le sait, le compagnon est celui qui partage avec vous son pain (le copain), et par extension qui chemine et finalement vit avec vous. A l'occasion d'ailleurs, le compagnon désigne le concubin, celui avec qui l'on couche. Le compagnon est associé à vos joies comme à vos peines : il est compère ou camarade. Il se définit donc essentiellement par sa présence et sa constance, mais dans un certain flou hiérarchique, car le mot désigne parfois un statut (chez les ouvriers ou les francs-maçons notamment). Toujours est-il que ces simples qualités suffisent à garantir le soutien... et la permanence d'un ordre. Il faut le dire : c'est un très joli mot, infiniment rassurant.

     

    A travers le foisonnement des emplois, essayons quand même de résumer : l'accompagnement caractérise une relation humaine de co-présence qui s'inscrit dans le temps, avec de considérables variations posturales ; il s'agit de conduire (le maître), de guider (le pédagogue) ou d'escorter (le protecteur). En somme, le compagnon peut se situer devant, à côté, ou derrière. Il peut écouter aussi bien qu'asservir, ce qui est toujours plus facile et moins coûteux. Mais on ne voit pas qu'un service ou un organisme puisse accompagner qui que ce soit : c'est forcément une affaire de personnes, une histoire d'hommes engagés et parlant librement...

     

    Alors devant l'inflation du cours de la fragilité, il faut tout de même dénoncer bien clairement les effets pervers de cette mode de l'accompagnement : « proposition », il est officiellement laissé à l'initiative* du pauvre hère ; certes il encourage ainsi l'autonomie, l'initiative individuelle et la fiction d'un choix... mais il fait du même coup oublier la responsabilité collective et il accroît la culpabilité de celui qui n'a même plus la force de s'en saisir.

    En outre, s'il se prétend « personnalisé » ou « individualisé », l'accompagnement a aussi ceci de bien trouvé qu'il ressortit à la logique libérale du contrat : dans cette affaire, nous marcherions main dans la main... sauf que les objectifs aussi bien que le cadre et les modalités sont fixés unilatéralement. Marché de dupes. L'accompagnement entretient la fiction d'une adhésion à l'ordre qui vous exclut... c'est douloureux quand même.

     

    Finalement, on peut dire que l'accompagnement semble résulter d'une heureuse volonté de désinstitutionnaliser et d'humaniser la nécessaire prise en charge de nombreuses situations de détresse économique, sociale et psychique. Mais dès qu'il est imposé et codifié, il devient pur mensonge : à l'aide matérielle se substitue l'assurance d'un regard bienveillant... quand il faut sans cesse faire valoir ses droits à l'aide sociale et faire le siège de divers guichets ; l'isolement, l'exclusion disparaissent dans la promesse d'un soutien fidèle... mais de qui au juste ? qui est là ? si l'accompagnement triomphe, où sont les compagnons ? quant à la marginalisation économique, qui forme le fond du problème, elle passe tout bonnement à la trappe, dans le champ du non-dit idéologique.

    Dans le langage administratif, ce mot lénifiant consacre rien moins que la béance de la solidarité, qui consiste en la conscience de notre destin commun et en l'interchangeabilité des positions. En réalité, l'accompagnement masque trop souvent l'atomisation des soutiens et la démission politique qui devrait endosser sa responsabilité économique. A force d'être accompagné de toutes parts, on se trouve bien souvent rendu à une solitude écrasante, mais qui ne peut plus se dire, littéralement interdite.

     

    Pour beaucoup, peu importe : il y a là la fiction d'une aide, quelqu'un serait là, plein de sollicitude pour les malheureux qui ont raté le train de l'enrichissement, quelqu'un qui nous tiendrait la main... afin que l'on continue bien sagement de marcher dans les clous.

    Hélène Genet

     

     

    * Solidarités nouvelles face au chômage : « L’accompagnement s’adresse à tout demandeur d’emploi qui en fait la demande, quels que soient son âge, ses qualifications, son domaine d’activité ou sa durée de chômage, et qui a le droit de travailler. [...] Notre accompagnement n'est pas obligatoire : il répond au souhait du demandeur d’emploi. »

    Ministère de l'éducation Nationale : L'accompagnement éducatif, c'est accueillir les élèves après les cours pour leur proposer une aide aux devoirs et aux leçons, un renforcement de la pratique des langues vivantes, des activités culturelles, artistiques ou une pratique sportive. [...] Ce dispositif est conçu pour les élèves volontaires. »

     


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