• Transparence

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    Voilà un mot qui en dit long sur notre culture : s'enracinant au plus profond de nos valeurs, il est aujourd'hui partout brandi, comme le garant même de l'honnêteté, ni plus ni moins. 

     

    L'étymologie, toujours bonne à interroger, nous dit que le mot (transparens) n'est attesté qu'en latin médiéval, c'est-à-dire chrétien, à partir du préfixe trans, « à travers », et du verbe pareo, « apparaître, se montrer » (et en latin classique, ce verbe avait aussi le sens de « se soumettre, obéir, céder ») ; il signifiait donc « ce qui se montre à travers, ce qui est dévoilé ».

    Mais au départ, la transparence désigne une propriété physique, c'est-à-dire un élément constitutif, par laquelle un corps laisse passer la lumière (invisibilité) : une simple question d'optique. Curieusement, c'est à l'époque des Lumières que le mot s'épaissit d'un sens figuré et désigne une qualité par laquelle les ressorts cachés se laissent appréhender (intelligibilité). Phénomène non plus objectif et visuel mais subjectif et intellectuel, la transparence est devenue ponctuelle et contingente, tributaire d'une volonté de dévoilement. Elle s'assimile tranquillement à la révélation.

     

    Dès lors, la transparence renvoie à la nudité et à la pureté, à une absence d'écran, obstacle ou filtre, donc à une sorte de vérité dernière, du moins dans la culture judéo-chrétienne qui oppose l'hypocrisie du paraître à l'authenticité de l'être, et valorise la lumière comme condition du salut ; c'est dans ce rapport mythique qu'en ce XVIIIè siècle, la transparence est érigée en valeur, et d'abord dans le domaine psycho-moral, par Jean-Jacques Rousseau. Certes l'écrivain ne fait que reprendre à son compte la tradition religieuse de la confession dont Saint-Augustin avait fourni le modèle littéraire ; mais là où le Père de l'Eglise retraçait un cheminement spirituel et la quête du pardon, le philosophe des Lumières se livre quant à lui à une véritable entreprise d'auto-justification. Avec lui, l'aveu plus ou moins contrit suffit à excuser la faute, la transparence revendiquée devient la preuve même de la pureté et la garantie suffisante du progrès moral. Rousseau ne savait pas qu'il ne faisait que produire une image de soi, que le langage nous voue à la spéculation, et que la transparence ne saurait s'afficher à moins de se corrompre irrémédiablement. Avec lui la transparence désigne rien moins que l'invisibilité, mais une exhibition ciblée. 

     

     

    Je forme une entreprise qui n'eut jamais d'exemple et dont l'exécution n'aura point d'imitateur. Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature ; et cet homme ce sera moi.
 Moi seul. Je sens mon cœur et je connais les hommes. Je ne suis fait comme aucun de ceux que j'ai vus ; j'ose croire n'être fait comme aucun de ceux qui existent. Si je ne vaux pas mieux, au moins je suis autre. Si la nature a bien ou mal fait de briser le moule dans lequel elle m'a jeté, c'est ce dont on ne peut juger qu'après m'avoir lu.
Que la trompette du Jugement dernier sonne quand elle voudra, je viendrai, ce livre à la main, me présenter devant le souverain juge. Je dirai hautement : « Voilà ce que j'ai fait, ce que j'ai pensé, ce que je fus. J'ai dit le bien et le mal avec la même franchise. Je n'ai rien tu de mauvais, rien ajouté de bon, et s'il m'est arrivé d'employer quelque ornement indifférent, ce n'a jamais été que pour remplir un vide occasionné par mon défaut de mémoire ; j'ai pu supposer vrai ce que je savais avoir pu l'être, jamais ce que je savais être faux. Je me suis montré tel que je fus ; méprisable et vil quand je l'ai été, bon, généreux, sublime, quand je l'ai été : j'ai dévoilé mon intérieur tel que tu l'as vu toi-même. Etre éternel, rassemble autour de moi l'innombrable foule de mes semblables ; qu'ils écoutent mes confessions, qu'ils gémissent de mes indignités, qu'ils rougissent de mes misères. Que chacun d'eux découvre à son tour son cœur aux pieds de ton trône avec la même sincérité ; et puis qu'un seul te dise, s'il l'ose : " Je fus meilleur que cet homme-là." »

    J-J. Rousseau, Les Confessions, Livre I

     

    Un siècle plus tard, plus rien n'échappe aux lumières de la raison, et l'on voit triompher l'esprit scientifique qui s'efforce de rendre intelligible aussi bien le monde que l'homme lui-même ; bientôt, la valeur se mesure à l'aune de la somme des connaissances produites, puis du pouvoir qu'elles confèrent et enfin du profit qu'elles permettent d'engranger.

     

    Vient alors l'ère des médias de masse et de la visibilité obligée, et, malgré des siècles de prévention moraliste contre les dangers de l'apparence, l'image triomphe, en particulier celle qu'il faut donner de soi. Par une curieuse inversion, c'est la trce visuelle qui désormais atteste de la vérité des choses et des êtres. C'est dans ce contexte bien trouble, saturé d'écrans, que la transparence (de la justice, des comptes, des élections... et même, c'est piquant, de la sexualité) se voit sans cesse invoquée sur la scène médiatique : c'est un devoir, une vertu, un idéal, bref le sésame de la probité. Le paradoxe est osé, mais on sait que l'effronterie est devenue la norme.

     

    Finalement, Rousseau avait raison : le processus de dévoilement (la révélation) se suffit à lui-même ; pour obtenir l'absolution (des foules) et leur consentement, il suffit d'exhiber, et cela prend le noble nom de transparence, une monnaie de singe dont le cours monte à proportion de la nécessité de dissimuler. 

     

    Je pleure, quant à moi, sur les pudeurs enfuies.

     

    Hélène Genet


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