• "Une naissance" extrait I

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    Physiologie & Psychisme

     

    Les faits : mort, réanimation, intubation, lésions cérébrales, apprentissages empêchés, assistance vitale, noyades, aspirations. Mais on ne saurait en rester là, muet devant l'événement devenu médical, englué dans cette réalité. Je cherche le sens, une autre lecture, je ne crois pas, décidément, que les affects du corps relèvent de la seule physiologie. L'accident de cette naissance et les possibilités de Samuel sont pris dans une histoire. Qu'est-ce que c'est que cette histoire ? La médecine est muette sur les causes, contrainte à l'humilité devant le risque de vivre ; elle ne sait rien d'autre que la mécanique et la chimie du corps. 

    J'enquête sur la difficulté familiale à naître, je répertorie les enfants morts-nés, les fausses couches, mais après ? Je suspecte le désir, toujours trouble, le monstre tapi de la pulsion de mort. J'interroge la place faite à ce troisième enfant, puis le lieu de résistance : la gorge, ça ne passe pas, il y a un impossible à avaler ; Samuel est pris à la gorge, par qui, par quoi ? Les hypothèses se croisent, sans vérité possible, mais dans ces discours erratiques, quelque chose circule. Je voudrais désamorcer la pathologie, ouvrir les voies, faire sauter les verrous. J'ai une confiance folle dans la parole.

     

    Projections & Enlisement

     

    L’hospitalisation s’allonge bien au-delà des quinze jours que je m'étais vaguement fixés. Les « progrès » sont mal assurés : Samuel est monté dans le service de néonatalogie, mais les noyades sont si fréquentes et si dangereuses qu'on parle de le redescendre en réanimation. Je repousse mes limites à un bon mois, peut-être un mois et demi. Peu à peu, l'angoisse des désaturations a fait place à l'inquiétude alimentaire. Les jours s'entassent dans les questions, le temps s'enlise dans un présent anxieux. Comment se projeter ? Je rencontre la mère d'une enfant née il y a trois ans avec une hypoxie ; cette enfant ne déglutissait pas bien : on a fini, au bout de trois ans, par lui poser une sonde directement sur le ventre. La mère m’avoue qu’aujourd’hui elle est soulagée, et se reproche d'avoir trop longtemps voulu croire que sa fille savait boire… Je suis abattue par ces sombres possibles. Les médecins attendent impuissants que Samuel se décide à boire, et répètent, le regard pénétrant, que « ce sera long » : je ne comprends pas alors qu’ils pensent à plusieurs mois. Je ne vois pas que nous n’avons manifestement pas la même notion du temps et qu'ils dessinent un avenir que je ne peux pas seulement esquisser. Je reporte encore le projet de quitter la place. Ce à quoi il me faut renoncer, c'est à la prévision elle-même, pour que se fasse jour la libre décision de quitter l'hôpital.

     

    Quiétude & Communion

    Trouver du plaisir quand même, goûter la douceur de la chair, oublier les tuyaux, les regards et les règlements pour se retrouver, recomposer le corps écartelé et inventer l'intimité volée. Obstinément je cherche ce luxe qui n'en est pas un : il faut que Samuel sache de quoi la vie est faite. Berceuses et secrets murmurés : les mots protègent. Massage : mes mains l’enveloppent et lui disent que le corps est doux, qu’il faut en jouir ; comme je voudrais effacer toutes les souffrances qu’il a endurées. Bains : tu n'aimes pas ça, je me dépêche, ce sera l'insécurité, jusqu'à ce que nous puissions les prendre ensemble. Tu aimes les draps frais, les matinées tranquilles, la musique. Visite de ton frère et de ta soeur dont j'ai collé les photos dans ton berceau : ta vie n'est pas ici, tu as une famille, une maison qui t'attendent. Siestes partagées : je suis à demi allongée dans le grand fauteuil, toi si petit contre moi, dans un même sommeil, l'énergie que nous y puisons est phénoménale. Et puis un après-midi de janvier, un bonheur inégalable : tu découvres la maison, ta maison, permission de quelques heures ; c'est l'événement tant attendu, la réunion accomplie, un moment de pure plénitude. On prend rendez-vous avec le bonheur. Nous aurons notre revanche.

     

    Hélène Genet

     

     

    Extrait d'un texte paru sous le titre "Petit dictionnaire médico-amoureux"

    dans l'ouvrage collectif coordonné par Christian Gallopin

    "Vivre quand le corps fout le camp !" Erès, 2011

     

     

     Illustration : Gustav Klimt, Les Trois Âges de la femme" (détail), 1905

    Huile sur toile, 180 x 180 cm, Galerie Nationale d'art Moderne, Rome


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