• "Une naissance" extrait II

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    Foi & Combat

     

    Malgré la violence des événements, pas un moment je n'ai douté que Samuel vive : logé au fond de moi, informulé, mon désir était si fort qu'il se confondait avec une certitude. Et pourtant rien n'était donné, le tableau clinique était sombre, le système neurologique instable, les fonctions vitales mal assurées. Je ne m'en souciais guère. Avec la même force, je savais que Samuel et moi avions partie liée, qu'il fallait coûte que coûte le porter. Au fond je n'avais pas donné la vie, et je continuais d'accoucher. J'étais tenue par la volonté de gagner du temps. 

    Des discussions médicales, j'avais seulement retenu les incertitudes et l'idée que chaque jour le cerveau d'un nouveau-né développe à une vitesse vertigineuse de nouvelles connexions : j'en avais déduit que plus Samuel récupérait vite, plus ce serait gagné. J'avais compris que les lésions avaient empêché que ne se mettent en place les mécanismes innés de la vie, qu'il aurait tout à apprendre : il fallait donc travailler à doubler l'assistance, à refuser la dépendance. J'étais habitée par des commandements intérieurs et un esprit de lutte qu'aujourd'hui encore je m'explique mal. On me répond que j'ai alors "donné à tout le monde l'envie d'y croire" - en fait je n'avais pas le choix, c'est la vie, impérieuse, qui m'obligeait.

     

    Hôpital & Prison

     

    Autrefois, l'hôpital était un lieu d'accueil, un havre. Où est-on aujourd'hui ? Le regard indifférent du vigile, qui me voit tous les jours, et fait semblant de ne pas me reconnaître, le parking, un coup de volant, l’ascenseur qu’il faut attendre, l’interphone de la réa : ici, tout s’arrête ; quelqu’un répond, parfois non, il faut resonner. Attendre : combien de temps ? pourquoi ? mon enfant a-t-il eu un problème ? Jamais de précision. Au bout d’un temps imprévisible, le sésame : « Vous pouvez entrer », la porte de verre coulisse en silence, couloir désert, vestiaire, blouse et chaussons en papier jetable, se laver les mains et les avant-bras, vite, Samuel attend. Uniformes, rituels, temps contraint. Les salles cloisonnées de verre, les incubateurs entourés d’appareils, le carré central de surveillance, surchargé d’écrans, traversé de blouses blanches et vertes, les alarmes incessantes : c’est un temple, c’est une usine, c’est une prison. Comment rassurer mon enfant ? Je m’apprête à poser contre lui une peluche imitant les bruits intra-utérins, mais une jeune infirmière zélée pose son veto : Samuel est « hyperexcitable », cela pourrait constituer une « sur-stimulation risquée », sans compter les « infections »… je suis estomaquée ! non seulement c’est totalement absurde, mais de surcroît cela se nimbe du savoir scientifique et du devoir de protection ! Je découvre avec horreur la grande folie hospitalière, les dérives d’une médecine purement technicienne qui se croit seule responsable du rétablissement d’un être. Je brave l’interdit et dépose le doudou contre Samuel.

     

    Instinct & Savoir

     

    Comportement qui s'impose, engagement et savoir du corps. Samuel vient d'être enlevé. Heures hagardes. Je ne sais rien. L'obstétricien me donne des médicaments pour passer la nuit. Mais je ne veux que sortir, peu importe mon état, je ne peux pas être ailleurs qu’auprès de mon enfant. Chaque soir est un arrachement : comment le laisser à des inconnues ? Pendant deux mois et demi, chaque réveil est une urgence, tension douloureuse jusqu'à ce que je sois près de lui. Je vis ce qu’il vit, je n'existe pas en dehors de l'hôpital. Symbiose. La naissance n'est que la première des séparations. Mille liens relient encore longtemps la mère et l'enfant. Accompagnement obligé. Je sens ce qu'il sent. Je sais ce qu'il souffre. Ma tâche est alors de signifier un vouloir et des limites. Le reste, les diagnostics, les prévisions, m'indiffèrent. Rapidement, d'un simple regard, je sais très exactement quel est son taux d’oxygène ; j’apprends à deviner les désaturations alors que le scope est encore à 98 %. Je discerne sans hésiter ce qui est inquiétant de ce qui ne l'est pas. Méfiance infinie vis à vis de ceux qui pensent m'évincer, de ceux qui mettent mes inquiétudes sur le compte de mon angoisse, de ceux qui abordent mon enfant comme un domaine de compétence réservée. Parce que je suis sa mère, je suis indiscutablement mieux placée qu'eux. On dit qu’il n’y a pas d’instinct chez les humains, on veut peut-être oublier que nous sommes aussi des animaux. Mais quel autre mot pour nommer ce lien, ce savoir ?

     

     

     Hélène Genet 


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