• Vices et délices de la "Prise en charge"

     

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    Largement en tête des expressions les plus prisées, quel que soit le contexte, le lieu d’où l’on parle, on trouve cette périphrase magique : prendre en charge

    A la Poste, un conseiller clientèle s'empressera de vous "prendre en charge", idem chez votre assureur où l'on "met tout en oeuvre pour prendre en charge votre appel"; consciente de ses responsabilités, l'Education Nationale quant à elle prend vaillamment en charge les inégalités, et votre banque n'est pas en reste, qui généreusement se propose de prendre en charge votre demande de prêt.

    L'expression nous vient tout droit du monde médical, où depuis longtemps déjà, on prend en charge les patients – pardon « les usagers » – ou leur diabète, leur radiothérapie, leur douleur ou leur fin de vie. A l’hôpital, on « bénéficie » d’une prise en charge globale ou ambulatoire, psychologique ou sociale… Joyeuse confusion dans la nature des charges, mais prospérité invincible de l'expression. Vive le consensus.

     

    Mais qu’est-ce qui se joue là ? On comprend bien qu’on va s’occuper de nous, qu’un dispositif est là, prêt à nous accueillir… on éprouve une reconnaissance diffuse pour les égards ainsi manifestés… mais encore ?

     

    Littéralement, prendre en charge, c’est « porter, pour quelqu’un d’autre, ce qui lui pèse ». Elégante, l’expression a en outre ce parfum chevaleresque, elle esquisse l’image du sauveur (Saint-Christophe, Enée). Mais au fait, qui au juste endosse la charge ? Et puis, dans notre société à la pointe du mercantilisme, comment diable tant d’altruisme est-il encore possible ?… Voici la clé de ce merveilleux tour de prestidigitation.

     

    Si par exemple la Sécu, les mutuelles, les assurances disent prendre en charge les dépenses de santé, si elles vous estampillent « bénéficiaires », c’est qu’elles ont la mémoire courte… Car au commencement est la cotisation, la provision mensuelle que vous versez. C’est pour cela sans doute qu’il vous paraît tout naturel qu’on vous prenne en charge ; confusément cela vous est dû. Mais il y a plus. Lorsque ces « organismes de paiement » prennent vaillamment en charge vos dépenses, vous êtes en réalité en train de contracter une dette… celle de la Sécu ne fait plus mystère : ceux qui ne sont pas encore nés sont déjà débiteurs. Dans son sens financier, l’expression est donc une formidable imposture qui feint d’ignorer la réalité économique de l’affaire.

     

    Alors peut-être faut-il se contenter du sens figuré et moral : on répond pour vous, on prend la responsabilité de vos difficultés… Maladie, accident, déménagement, achat, projet : quels que soient les événements de la vie, un responsable est là, qui vous décharge promptement des soucis afférents et des questions, forcément pesantes. Bienvenue dans l'ère de la réponse systématique et organisée. Mais est-il possible, vraiment, de transférer ainsi sa responsabilité ? La charge morale est-elle récupérable ? La philosophie pose au contraire, et de façon salutaire, la responsabilité pleine et entière de l’homme, quelles que soient les circonstances et l’état du corps. C’est un principe moral qui fonde la liberté. Prétendre délester autrui d’une partie de sa responsabilité, c’est l’infantiliser et lui dénier sa compétence, en droit inaliénable, de sujet pensant.

     

    En vérité, cette charmante et ingénieuse périphrase réalise un petit tour de force : trop confuse pour vouloir dire quelque chose, elle sert surtout à diluer les responsabilités et vaut par son effet : rassurant, et même anesthésiant. Elle dorlote et ce faisant infantilise ; tout en témoignant les plus grands égards, elle dépossède ; elle flatte pour mieux museler.

    Opium post-moderne, c’est un mirage d’attention à nos désirs qu’il s’agit en réalité de conditionner, c’est un parangon de la communication perverse. Dormez tranquille…

     

    Hélène Genet


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